« On doit s’adapter » : avec le couvre-feu, les théâtres organisent leur survie

Passées la stupeur et la colère après l’annonce du couvre-feu, les salles tentent de maintenir la dynamique positive observée depuis la rentrée. Et de sauver ce qu’il reste à sauver. Avec le risque de mettre la clé sous la porte.

 « On se doit d’être combatif, il s’agit de sauver notre peau, on n’a pas le temps de se plaindre, de pleurer », lance Jean-Marc Dumontet, propriétaire du théâtre Antoine.
« On se doit d’être combatif, il s’agit de sauver notre peau, on n’a pas le temps de se plaindre, de pleurer », lance Jean-Marc Dumontet, propriétaire du théâtre Antoine. LP/Guillaume Georges

C'est le branle-bas de combat dans les théâtres parisiens pour faire face à la nouvelle donne. Depuis mercredi, et l'annonce de l'instauration d'un couvre-feu à 21 heures, on tente partout de s'organiser. Si certaines salles ferment, si des spectacles qui s'annulent et ne débuteront pas, seront reportés en 2021, la plupart tentent d'aménager horaires et dates. On tricote et on resserre, autour du week-end où les matinées sont souvent doublées, triplées parfois, on partage la semaine entre les spectacles quand on avait une double programmation, à 19 et 21 heures…

C'est le cas au théâtre Antoine avec « Par le bout du nez », avec François Berléand et François-Xavier Demaison, et « Fleur de soleil », avec Thierry Lhermitte. « On fait et on défait, mais on joue », affirme avec volonté Stéphanie Bataille, sa directrice qui a passé une partie de sa nuit sur le planning. Les premiers joueront les mardis et mercredi à 19 heures, Lhermitte les jeudis et vendredi à la même heure, et le théâtre enchaînera les représentations le samedi à 14 et 16 heures pour le duo, à 19 pour le seul en scène, le dimanche ce sera respectivement à 16 et 19 heures.

« On appelle tout le monde pour reporter les places, il faut qu'on trouve des solutions, explique-t-elle. Il faut que les gens s'adaptent, mais je pense qu'ils vont changer leur emploi du temps », ajoute-t-elle, comme pour se convaincre. « On se doit d'être combatif, il s'agit de sauver notre peau, on n'a pas le temps de se plaindre, de pleurer », lance Jean-Marc Dumontet, propriétaire du théâtre Antoine et de cinq autres salles à Paris.

« C'est injuste, mais ça ne sert à rien de le dire »

« On travaille d'arrache pied pour maintenir cette flamme qui s'était rallumée, on a trop souffert pendant six mois quand tout était arrêté pour perdre ce renouveau », poursuit-il. Et d'asséner : « Il faut le redire pour que les gens continuent à venir, nos salles sont sûres et les protocoles y sont stricts et respectés. Évidemment que c'est injuste, mais ça ne sert à rien de le dire, on doit s'adapter. » Au Point-Virgule, salle spécialisée dans l'humour, il doit ainsi sacrifier deux créneaux sur trois, mais partagera la semaine entre tous ses artistes. « Ça casse la dynamique, mais on va faire en sorte que chacun reste sur scène. »

Certains ont un temps pensé à fermer et remettre tout le monde au chômage partiel, c'était le cas à l'Œuvre où se joue « Adieu Monsieur Haffmann ». La pièce aux quatre Molières se maintient les vendredi et samedi à 18h30 et le dimanche à 15 15h30. À la Porte Saint-Martin, idem. On va tester le vendredi à 18 heures, le samedi à 17 heures et le dimanche à 16 heures. À voir ensuite comment cela prend. À la Gaîté, « L'embarras du choix » passe de 21 heures à 18h30. 18h30 aussi pour « Le Petit Coiffeur », la nouvelle pièce de Jean-Philippe Daguerre au Rive Gauche, du jeudi au samedi, avec des matinées à 16 et 15 heures les samedis.

« C'est infernal cet horaire, 21 heures ! »

« On va en jouer cinq au lieu de six, souffle Daguerre dont le spectacle connaît un très bon lancement. « On venait d'en faire six complètes et vlan ! On espère quand même obtenir une sorte de laisser passer quand quelqu'un sort du spectacle, qu'il y ait une sorte de tolérance pour les porteurs de billets, qu'ils ne soient pas en stress en sortant… Sinon, ils ne viendront pas ». Et de redouter les effets à moyen terme de cette nouvelle mesure. « Ça va encore reporter des spectacles, déplore-t-il. Ça va condamner beaucoup de monde du métier qui n'a pas de travail. »

« C'est infernal cet horaire, 21 heures ! On est très en colère parce que c'est très injuste, après tous les efforts qu'on a fait pour appliquer le protocole sanitaire, s'agace Benoît Lavigne, aux manettes du Lucernaire, dans le VIe, théâtre aux multiples salles et la programmation foisonnante tout au long de la journée avec des spectacles jeune public. « On refait tout le planning, mais il y a des spectacles que je vais être obligé d'annuler », déplore-t-il.

« On essaye de faire en sorte de ne pas fermer, mais est-ce que tout cela ne va pas totalement tuer la fréquentation ? », se demande-t-il. Et de poursuivre, furieux. « On te dit qu'on va te donner de l'argent, mais depuis mai on n'a rien eu, fustige-t-il encore. La compensation de la billetterie ? On ne sait pas… À un moment ça devient très compliqué. »

À l'Hébertot, Francis Lombrail ne dit pas autre chose. « Je pense qu'on vient d'être exécuté, lâche-t-il. On est plein avec ma jauge corona, mais est ce que les gens vont avoir envie de venir ? » Le théâtre avance à 18h30 la pièce « 12 hommes en colère » et repousse à 2021 « Le repas des fauves » qui devait débuter. « On se bat, mais qu'est-ce que c'est dur, souffle-t-il. Il faut que les pouvoirs publics nous aident, moi j'ai un loyer exorbitant que je n'arrive plus à payer, mais mon propriétaire ne veut rien entendre. J'ai reçu un commandement de payer. Si le tribunal lui donne raison, je mets la clé sous la porte. »