Musique : «Terrien», le splendide album confiné de Julien Clerc

Le chanteur de 73 ans sort ce vendredi un nouveau disque, écrit en grande partie pendant le premier confinement. Il se confie longuement.

AbonnésCet article est réservé aux abonnés.
 Julien Clerc est revenu vivre en France juste avant le premier confinement. Il habite aujourd’hui près de Paris.
Julien Clerc est revenu vivre en France juste avant le premier confinement. Il habite aujourd’hui près de Paris. LP/Fred Dugit

Julien Clerc est de retour. De retour sur disque. De retour en France. Après cinq années à Londres avec sa femme, l'écrivaine Hélène Grémillon, et leur fils de 12 ans Léonard, la famille s'est installée en septembre dernier à Vaucresson (Hauts-de-Seine). C'est de son salon qu'il s'est longuement confié sur son excellent « Terrien », album confiné mais concerné. Le 26 e en 53 ans de carrière. C'est dire si à 73 ans, il a toujours été prolifique et continue de l'être. En quatre ans, il a fait trois albums, dont un de duos, une tournée et une saison dans « The Voice ».

Vous revenez en France. Pourquoi ?

JULIEN CLERC. C'est surtout dû à la pandémie. Quand quelque chose de grave arrive, on a envie de se rapprocher de chez soi. Et puis avec le Brexit, les allers-retours avec l'Angleterre sont moins faciles. Pour nous qui avons passé cinq ans dans l'Eurostar pour notre travail, il était plus sage de rentrer. Londres fut une expérience très agréable. Notre fils est bilingue. Et je lis les auteurs anglo-saxons dans leur langue. On est beaucoup sortis aux spectacles, on s'est fait de très bons amis. J'ai aimé la gaieté des Anglais, même dans les moments difficiles, et leur courtoisie.

Pas trop dur de revenir ?

Pendant longtemps, je me suis dit : la banlieue, quelle horreur ! Je n'en avais que le souvenir de mon enfance à Bourg-la-Reine (Hauts-de-Seine), au lycée Lakanal… Mais je suis content d'être à Vaucresson, il y a des marchés, on est entouré de bois. Nous avons adoré les parcs dans Londres et on ne se voyait pas revenir dans Paris.

VIDÉO. En 2015, notre balade à Londres avec Julien Clerc

Comment vivez-vous la crise sanitaire ?

D'un côté, je relativise. Un an ou deux ans dans une vie, c'est quoi? Mais, de l'autre, je pense que l'on censure exagérément les jeunes. Ce sont les gens à risque comme moi qui doivent faire gaffe. Je viens de revoir mon fils de 23 ans, (NDLR : Barnabé) que je n'avais pas vu depuis longtemps, j'ai gardé mon masque et mes distances. Je comprends que ça l'emmerde de faire gaffe. C'est affreux pour cette génération de ne pas pouvoir sortir, voir des potes… C'est moins dur pour nous.

Votre nouvel album parle beaucoup de notre époque.

Carla (NDLR : Bruni) m'a dit : On dirait que tu t'ouvres au monde avec cet album. Il est temps (Il rit) ! Je ne demande jamais aux auteurs d'écrire sur des thèmes précis, je leur laisse toute liberté. Mais quand j'ai reçu les textes, ils avaient tous ou presque une portée sociétale. Cela montre que les auteurs ont envie de parler de l'époque et qu'ils pensent que mes mélodies et ma voix peuvent les porter.

Newsletter La liste de nos envies
Nos coups de cœur pour se divertir et se cultiver.
Toutes les newsletters

Il y a beaucoup de nouveaux, Clara Luciani, Jeanne Cherhal, Bernard Lavilliers, le rappeur Vincha…

Cela me maintient sur le qui-vive. J'avais besoin de changement. Comme aller dans un label français indépendant (NDLR : PlayTwo), moi qui ai toujours été dans des multinationales. C'est super agréable de travailler avec une équipe nouvelle, des gens jeunes qui ont les codes d'aujourd'hui, comme le réalisateur du disque, Marlon B., qui m'a très poliment bousculé. Car on écrit quand même pour passer à la radio.

Quand avez-vous composé ?

Surtout pendant le premier confinement. Quand le Covid est arrivé à Londres, en mars, nous avons sauté dans un train. Mais nous n'avions plus de maison en France. Alors nous sommes partis chez mes beaux-parents, près de Poitiers. Il y avait un piano dans le salon, mais je ne voulais gêner personne. J'ai acheté un petit clavier sur Internet pour travailler dans ma chambre, au casque. J'étais dans ma bulle.

Vous rendez hommage aux enseignants dans « Mademoiselle ». Certains vous ont marqué ?

Didier (NDLR : Barbelivien) l'a écrite avant l'assassinat du professeur Samuel Paty. Celui dont je me souviens le mieux, c'est un prof d'italien que j'ai eu pendant quatre ans. Très autoritaire, il nous mettait au coin, mais il avait un tel amour de son métier qu'il nous emmenait en voyage pendant ses vacances. Le baroque sicilien, je m'en souviens! Mais la musique, je l'ai apprise sur le tas. J'ai eu la chance d'avoir une bonne oreille. C'est elle qui a été mon guide.

« Comment tu vas » parle de la dépression. Vous l'avez connue ?

J'ai été parfois malheureux, mais jamais dépressif. Hélène me dit toujours : Vous ne connaissez pas la dépression (NDLR : le couple se vouvoie). Je ne suis pas un féroce optimiste sur la condition humaine, mais je suis conscient de ma chance. C'est pour cela que je m'applique à bien faire ce que je fais. J'ai été élevé comme ça, je retrouve cela chez mon frère (NDLR : le journaliste Gérard Leclerc). Je pense aussi que la réussite matérielle, c'est bien, mais rendre les gens heureux, c'est mieux.

Vous chantez d'ailleurs vos racines maternelles guadeloupéennes dans « Ma petite terre ».

Grâce à Marc Lavoine, lui aussi très sensible aux Antilles, qui m'avait déjà écrit Aimé (NDLR : Césaire). J'y ai toujours de la famille et quand tout cela sera fini, j'aimerais beaucoup y emmener mes enfants. Cette partie génétique de moi me tient à cœur. J'en ai gardé le rire et peut-être une certaine nonchalance, une indifférence, que ma mère avait aussi.

Trois albums en quatre ans. Qu'est-ce qui vous fait encore courir ?

C'est un rythme qui ressemble aux années 1970, c'est vrai ! Mais tout passe aussi plus vite aujourd'hui. Vous sortez un disque et quatre mois plus tard, un chauffeur de taxi vous demande si vous chantez toujours (Rires). Je ne sais pas combien de temps il me reste, mais je suis en forme alors j'en profite. Et puis ce métier, je m'y suis bien fait, finalement. J'aime de plus en plus les interviews, je m'amuse toujours au piano. Quand j'ai commencé, je n'aurais jamais pensé que 53 ans après, devant un texte, je serai encore capable d'inventer une mélodie qui me plaise. Cela continue de m'étonner.

VIDÉO. Julien Clerc chante « Elle et moi » en live au Parisien

Et votre voix, vous étonne-t-elle ?

J'en prends soin. C'est un muscle qu'il faut travailler, comme un sportif de haut niveau. Je prends des cours deux fois par semaine. Je les attends avec impatience. Avec Jeremy Reynolds, c'est plus que du coaching vocal, c'est comme le yoga, une connaissance de soi. En tournée, c'est même trois fois par semaine. C'est la voix qui dicte la longévité des artistes. Et baisser la tonalité d'une chanson écrite à 25 ans, sous prétexte que j'ai presque 50 ans de plus, je ne le vivrais pas bien.

Vous n'avez fait qu'une saison dans « The Voice ». Pourquoi ?

Il faut leur demander (Rires). On vient de parler d'indifférence. C'est ça, cela ne m'a mis ni en colère ni en dépression. Je me suis dit : La vie continue. Mais j'ai beaucoup aimé le faire et je me suis pris d'affection pour les talents. Quand il a fallu en virer douze sur dix-huit en une soirée, j'ai mal dormi les deux nuits avant… C'était une expérience de plus. J'y ai rechanté il y a quelques jours, pour une émission qui passera plus tard, et cela m'a fait plaisir d'y retourner.

Ce «Terrien» a les pieds sur terre

Nouvelle maison de disques, nouveaux producteurs et auteurs. Julien Clerc a changé de véhicule et de carburant. Et il a eu raison. Non seulement il a trouvé un nouveau souffle mais ce « Terrien » est toujours pertinent, de son temps. Sa pochette est un clin d’œil à celle de son « N° 7 », l’un de ses meilleurs albums, sorti en 1975. Mais aujourd’hui, il ne chante plus sa douleur amoureuse mais la douleur du monde.

Il a inspiré à Clara Luciani (« L’homme a nagé »), Jeanne Cherhal (« La jeune fille en feu »), Marie Bastide (« Comment tu vas ? ») et au rappeur Vincha (« La rose et le bourdon ») des textes aussi fins que forts sur la dépression, les violences faites aux femmes et la planète en feu. Mais il a su contrebalancer leur noirceur avec la chaleur réconfortante du goût des autres, « Terrien », « Mon refuge »… Autant de thèmes qui continuent d’inspirer ce grand mélodiste, décidément une valeur refuge.

A l’instar de Louis Chedid, il a trouvé en Marlon B. un tailleur sur mesure, aussi convaincant sur les habillages chaloupés et pop - « Ma petite terre » a tout d’un tube - que sur les ballades dépouillées, tel « Automne », sur des paroles de Bernard Lavilliers, qui clôt ce disque en douceur et en majesté.

NOTE DE LA RÉDACTION : 4/5

« Terrien », de Julien Clerc, PlayTwo ; en tournée à partir de juillet 2020.