Mathilda May : «Prince a changé ma vie»

Mathilda May était amie avec le chanteur Prince. A l’occasion de la réédition ce vendredi du chef-d’œuvre «Sign o’The Times», la comédienne et metteuse en scène se souvient de l’artiste et de l’homme.

 La comédienne et metteuse en scène Mathilda May a côtoyé Prince pendant près de trente ans.
La comédienne et metteuse en scène Mathilda May a côtoyé Prince pendant près de trente ans.  LP/Olivier Corsan

Ce vendredi est béni pour les fans de Prince, inconsolables depuis sa mort brutale, en avril 2016, d'une overdose de médicaments contre la douleur. Le double album « Sign o'The Times », merveille de fusion funk-pop-rock sortie en 1987, est réédité dans plusieurs versions remastérisées et enrichies. Le Graal? Un coffret super deluxe regorgeant de trésors, comprenant 45 titres ou versions inédits en studio, deux concerts sublissimes et rarissimes de 1987, un à Utrecht et un à Paisley Park pour le réveillon avec Miles Davis, un livre avec moult anecdotes de ses collaborateurs et musiciens…

C'est d'ores et déjà notre coffret préféré de l'année. C'est aussi celui de Mathilda May. « Sign o'The Times » est son disque de chevet. Et Prince était son ami. La comédienne et metteuse en scène ne l'a jamais crié sur les toits mais elle l'a côtoyé pendant près de trente ans. Depuis leur rencontre en 1988 lors d'une soirée organisée par NRJ après son concert du « Lovesexy Tour » à Paris-Bercy.

Esseulée et intimidée, elle s'apprêtait à repartir quand le musicien américain lui a tapé sur l'épaule. Ce grand cinéphile avait repéré l'actrice française d'alors 23 ans dans « La Passerelle », le film qui l'a révélée cette année-là. Ils sont devenus amis et elle a eu le privilège d'être invitée chez lui, à Minneapolis, et même de travailler avec lui sur deux chansons. Elle nous raconte comment cette rencontre a changé sa vie.

Qu'est-ce que cela fait quand Prince tape sur votre épaule ?

MATHILDA MAY. Un choc. J'étais d'autant plus impressionnée que j'étais très fan de lui. J'ai toujours été passionnée de musique. J'allais, gamine, chez Champs Disques (NDLR : disquaire mythique sur les Champs-Elysées) acheter des imports et j'ai aimé Prince dès son premier album. C'était tellement novateur, transcendant tous les genres musicaux, sexuels, théâtraux…

Comment était Prince ?

Tout entier dédié à son art, 24h sur 24. Il avait une capacité de travail folle, une vitalité hors normes, je n'ai jamais vu le moindre signe de fatigue, il était en mission. Sa vie était secondaire. Contrairement à ce qu'on a pu dire, il n'y avait pas d'ego là-dedans. Il n'était pas chanteur ou musicien, il était musique. Il en avait une vision si haute et large qu'il ne supportait pas que cela soit fait à la légère. J'ai un souvenir qui résume bien sa philosophie. Au téléphone, je lui avais demandé s'il avait passé un bon Noël. Il m'avait répondu : « Non. Personne ne voulait travailler. »

L'avez-vous vu au travail ?

J'ai eu la chance d'être invitée chez lui, à Minneapolis, alors qu'il enregistrait pour son album « Graffiti Bridge » la chanson « Melody Cool » avec Mavis Staples. Blottie dans un coin, je l'ai vu coordonner les chœurs. Et c'était éblouissant, précis, efficace, rapide et tellement joyeux. Quand lui jouait, c'était tellement virtuose qu'il n'avait besoin que d'une prise. Il avait aussi enregistré ma voix parlée en français sur un titre d'Eric Leeds, « Dopamine Rush ». Et puis il m'avait envoyé les bandes d'un titre, « An American in Paris », avec des indications pour chanter et parler. Je suis allée le faire au studio du Palais des Congrès. La découverte des pistes une par une fut un autre choc de ma vie. Je me souviens encore de tous les sons.

Qu'est devenue cette chanson ?

Je ne sais pas. Je n'ai pas osé lui demander si je pouvais en faire quelque chose. J'étais ultra-timide à l'époque. Après j'ai fait un album (NDLR : « Mathilda May », en 1992) et je n'ai rien osé lui demander non plus… C'est fou ! Je m'en veux. En plus, j'ai perdu dans un déménagement la cassette audio où la chanson était enregistrée. J'en étais malade. Si quelqu'un connaît ces bandes… C'était entre 1988 et 1990.

Etes-vous restée en contact avec lui ?

Toujours. C'est difficile de dire qu'on est ami avec quelqu'un comme Prince, c'était un tel ovni, presque surhumain, surnaturel… Mais à chaque passage à Paris, on se voyait. On allait au cinéma — cela ne le gênait pas que les films soient en français —, danser en boîte, mais quand il n'avait pas d'after-show ou de concerts improvisés en pleine nuit, il était surtout occupé à enregistrer dans des studios qu'on louait pour lui. Il n'avait pas de respiration, pas de répit. Cela frisait parfois la malédiction. Et je me demande si ce n'est pas ça en partie qui l'a tué.

Vous l'avez vu souvent sur scène ?

Je l'ai vu deux fois au festival de Montreux et je ne l'ai jamais raté à Paris, jusqu'à son ultime concert (NDLR : au Zénith de Paris, en juillet 2014). Il chantait mieux que jamais. On s'était vus après et j'étais étonné qu'il soit si amical et familier. C'était comme si le temps n'avait pas passé. La parole n'était pas son fort, mais il savait que j'avais eu deux enfants. Et il avait toujours cet humour enfantin, ce rire merveilleux, ultrasensible, donc se protégeant beaucoup. Il était toujours en quête d'idées, regardait comment j'étais sapée, mes bijoux. Il s'inspirait de tout.

Sa disparition a été un choc…

Un cataclysme. Je ne m'en console pas, mais je garde l'immense chance de l'avoir vu créer. Voir le vrai talent, la liberté, la créativité à l'œuvre… Il a changé ma vie. Il y a une vie avant et après Prince. Avant je suis dans le moule de la danse classique, un monde très fermé. Lui ouvre chez moi des champs immenses, sans limite. Son sens du public, sa façon de mettre à l'honneur les musiciennes, son refus de la dictature des maisons de disques, de la promotion, tout m'a influencé. Quand on me dit que mes spectacles sont créatifs, je suis sûre que c'est grâce à lui.

LA NOTE DE LA RÉDACTION : 5/5

«Sign o'The Times», Warner Music, en versions 2 CD, 3 CD, coffrets 8 CD et DVD (149 euros) et 13 vinyles et DVD (295 euros).