Les rayons culture de la grande distribution fermés : le cri d’alarme du patron d’Universal Music

«On pénalise tout le monde, les artistes les premiers mais aussi le public.» Olivier Nusse, le patron d’Universal Music et vice-président du Syndicat national de l’édition phonographique, prend la parole alors que le Snep a lancé une pétition pour la réouverture sans délai des magasins culturels et des rayons culture des grandes surfaces.

 Olivier Nusse, le patron d’Universal Music, juge « totalement inadaptée » la décision du gouvernement de fermer les rayons culture des grandes surfaces.
Olivier Nusse, le patron d’Universal Music, juge « totalement inadaptée » la décision du gouvernement de fermer les rayons culture des grandes surfaces. AFP/Lionel Bonaventure

Des rayons d'hypermarchés rendus inaccessibles par une banderole rouge « vente de livres et disques INTERDITE ». D'autres entièrement recouverts de cellophane noire et pour ainsi dire effacés des magasins. Ces images inédites ont fait le tour des réseaux sociaux samedi et dimanche, et provoqué moult réactions de tristesse, de dépit, d'indignement, de colère. Alors que le Premier ministre confirmait la fermeture des librairies, disquaires et rayons culture des grandes enseignes jusqu'au 1er décembre, le SNEP (Syndicat national de l'édition phonograhique), principal représentant de l'industrie musicale, lançait dimanche soir une pétition au nom des artistes, producteurs, auteurs et éditeurs pour « demander sans délai au gouvernement leur réouverture ». Son vice-président, Olivier Nusse, par ailleurs patron d'Universal Music, nous explique les fondements de cette pétition, qui avait recueilli près de 1300 signatures ce lundi à 14 heures.

Que vous inspire la fermeture des magasins culturels et rayons culture des supermarchés dans le cadre du reconfinement ?

OLIVIER NUSSE. Je trouve les dernières annonces gouvernementales totalement aberrantes et surtout incohérentes. Sous prétexte de ne pas vouloir créer de concurrence déloyale entre les différents réseaux de distribution, on ferme tout et on pénalise tout le monde, les artistes les premiers mais aussi le public. Cette décision est totalement inadaptée, car elle renforce la vente en ligne et donc l'injustice que l'on est censé combattre. Surtout en cette période qui concentre 40% des ventes de CD et de vinyles de l'année. Je parle de la musique, mais c'est la même chose pour le livre, dont nous sommes totalement solidaires. Comment ne pas considérer les biens culturels comme essentiels, surtout en cette période de reconfinement?

Que représente la grande distribution dans les ventes d'albums ?

C'est énorme. Les grandes enseignes culturelles, les supermarchés et les hypermarchés représentent à elles seules 75% de ventes physiques. La Fnac, c'est un tiers des revenus des ventes physiques en France. Alors que le premier confinement était plus strict, leurs rayons culture étaient restés ouverts. Et cela avait permis de maintenir un tant soit peu l'activité, même si le printemps est une période de consommation moins forte pour le disque. Tout fermer en cette fin d'année, c'est extrêmement dommageable! On ne fait pas loin de 40% des ventes de nos produits culturels en novembre et décembre.

Car la France a encore un réseau de vente important…

Oui, on a la chance d'avoir des réseaux de distribution très présents, avec plus de 3000 points de vente. Grâce à cela, l'an dernier, les ventes physiques représentaient encore 40% des revenus globaux de la musique en France. C'est beaucoup. Il faut revenir sur cette décision et vite. Chaque jour qui passe est dramatique… Tous les artistes vont essayer de décaler leurs sorties en décembre et tout va arriver en même temps, il y a aura des problèmes de distribution…

Les disquaires et libraires ont prouvé depuis le déconfinement en juin qu'ils savaient s'adapter…

Bien sûr, c'est tout à fait gérable. On sait mettre en place des mesures sanitaires renforcées, sans prendre de risques. On l'a vu dans de multiples reportages, les petits détaillants jouent le jeu à fond. Et dans une grande surface, quand les gens viennent acheter des aliments, je ne vois pas en quoi circuler dans un rayon de disques change les choses.

Mais une simple pétition peut-elle vraiment changer les choses ?

Il faut qu'on se batte. Ces mesures ne sont faites que d'exceptions. La ministre de la Culture nous soutient, bien sûr, mais il faut convaincre le Premier ministre et le ministère de l'Economie. On se doit d'y croire. Et on y croit. Tout le monde de la musique est avec nous. La pétition est signée par les trois majors du disque - Universal, Sony et Warner - et soutenue par les labels indépendants, la Sacem… Je rappelle que le président du Snep, Bertrand Burgalat, est un artiste et un indépendant (NDLR : créateur et patron du label Tricatel). Les artistes sont avec nous, Carla Bruni, Marc Lavoine, Jane Birkin, Eddy Mitchell, Etienne Daho, les plus jeunes, Pomme, Bigflo et Oli, Louane, Eddy De Pretto, Hervé, Polo and Pan… Ce qui se passe est très violent pour eux. Ils ne peuvent déjà pas faire de concerts. Sans les ventes, qu'est-ce qu'il leur reste? Si rien ne bouge, on met à mal une grande partie de la création française et pour longtemps.

Ce lundi, Calogero annonce d'ailleurs qu'il repousse la sortie de son album, qui était prévue le 6 novembre.

Je le comprends. Quand on a comme lui travaillé pendant deux ans sur son album et que l'on apprend à une semaine de la sortie que tous les magasins seront fermés, c'est plus que frustrant, c'est violent! C'est son seul projet de l'année, c'est sa vie qu'il joue. Et c'est d'autant plus injuste que Calo s'était beaucoup impliqué pendant le premier confinement (NDLR : en composant une chanson inédite, « On fait comme si », vendue au profit des soignants).