Laeticia Hallyday : «Je suis devenue américaine pour Johnny»

Désormais détentrice de la double nationalité, Laeticia Hallyday accompagne la sortie ce vendredi d’un coffret inédit évoquant notamment la passion de Johnny pour les Etats-Unis. Pour la mémoire de son mari, elle souhaite un musée à Paris et voir sa vie adaptée au cinéma.

 Marnes-la-Coquette (Hauts-de-Seine), mardi. « C’est dans ce bureau que Johnny est parti il y a bientôt trois ans », raconte Laeticia.
Marnes-la-Coquette (Hauts-de-Seine), mardi. « C’est dans ce bureau que Johnny est parti il y a bientôt trois ans », raconte Laeticia. Bestimage/Dominique Jacovides

La Savannah. Lieu de légende, de fantasme, perché au bout d'un chemin privé, à Marnes-la-Coquette (Hauts-de-Seine). Avant de partir vivre à Los Angeles, Johnny y avait posé ses valises en 1999. Il y a fini sa vie le 5 décembre 2017. C'est dans cette maison aux allures de musée que Laeticia Hallyday nous parle pour la première fois depuis la disparition de son mari. Elle revient à Paris pour promouvoir le coffret « Johnny : son rêve américain » qui sortira vendredi et comportera notamment deux documentaires très attendus des fans du rockeur, sur sa tournée aux Etats-Unis en 2014 et son dernier road-trip outre-Atlantique en septembre 2016.

Mardi matin, elle a participé au conseil d'administration de la Bonne Etoile, l'association humanitaire qu'elle a créée il y a douze ans avec son amie, la cheffe Hélène Darroze. Dans l'après-midi, on croise à la Savannah ses filles Jade et Joy, son père André Boudou, sa grand-mère Elyette, alias Mamie Rock. Johnny est partout. En photo, en dessin, en sculpture, sur les murs, les livres, les magazines, un coussin... On passe devant une vitrine réunissant sa collection de couteaux, une seconde avec ses Victoires de la Musique, deux juke-box Wurlitzer. Laeticia Hallyday nous propose de discuter dans le bureau, où sont exposés ses guitares, ses foulards, ses amitiés, ses passions. Sa vie.

Vous avez souhaité nous recevoir à la Savannah...

LAETICIA HALLYDAY. Oui, dans ce lieu chargé de souvenirs, d'émotion. C'est dans ce bureau que Johnny est parti il y a bientôt trois ans. C'est la première fois que j'arrive à y entrer sans verser une larme, en étant heureuse et en paix. Cela peut paraître illuminé, mais j'ai l'impression que Johnny est là, qu'il veille sur nous. Je suis habitée par lui, tous les jours.

Que représentait ce bureau pour Johnny ?

A chaque retour en France, c'était son refuge. Il y a partagé des grands moments de joie, de peine, de désespoir, de doute avant de repartir en tournée. Il a reçu ici énormément d'amis. Ils y ont écouté beaucoup de musiques et regardé de films. Sa télé, ses guitares, sa musique, son ordinateur... C'est un sacré bazar mais rien n'a bougé (rires). Chaque chose est à sa place, comme Johnny l'a laissé. Mes filles et moi en avons besoin.

Sur la table basse, il y a des lettres de vos filles adressées à leur père.

Quand il est parti, elles lui ont laissé des petits mots. On vient ici avec les filles allumer des bougies, se recueillir, écouter sa musique, parler de lui. A Los Angeles, on fait cela aussi dans son bureau. Tout y est intact, je suis incapable de bouger quoi que ce soit. Il faudra bien que j'y arrive mais pour l'instant c'est trop dur.

C'est difficile d'écouter ses chansons ?

Avant le confinement, on n'y arrivait pas. C'est à cette occasion que l'on a commencé à l'écouter et à regarder ses films. On avait un peu peur au début de se retrouver toutes les trois, mais finalement cela a été salutaire. Nous avons avancé dans notre deuil, nous avons beaucoup pleuré, mais aussi beaucoup ri. On a fait des playlists de ses chansons pour les trois ans de sa mort. Nous serons à Saint-Barth pour partager ce moment avec les fans. Cela peut paraître bizarre, mais j'en ai besoin. Il est dans ce havre de paix, comme il l'appelait, le caveau est terminé. Je fais venir un prêtre, je suis très croyante et je me suis raccrochée à cela pendant ces trois années. Cela m'a aidée à trouver de la lumière et de la sagesse.

Vous êtes à Paris pour promouvoir un coffret de disques et de films sur son « rêve américain ». C'était son eldorado ?

L'Amérique l'a toujours fait rêver, l'a toujours fasciné. Pour lui, tous les rêves y étaient possibles, cela l'a nourri toute sa vie. Le choix de vivre en Amérique était lié à cela. Quand nous y sommes partis, il y a treize ans, Jade avait trois ans, Joy n'était pas née. Il pouvait vivre avec elles et moi librement, en paix, là-bas.

Les Hallyday, Laeticia, Johnny, Joy et Jade à l’occasion de la tournée américaine du rockeur en 2014. /François Goetghebeur
Les Hallyday, Laeticia, Johnny, Joy et Jade à l’occasion de la tournée américaine du rockeur en 2014. /François Goetghebeur  

Le film sur son dernier road-trip raconte cette passion américaine...

C'était le souhait de Johnny, ce film, et je lui ai fait la promesse de le montrer aux fans. Mon moment préféré est dans ce motel qui fait face à Monument Valley. Là, il est juste l'homme devant la nature, l'homme face à sa vie, à l'enfant qu'il était, qui a réussi à évoluer et à pardonner. Pardonner son père, réussir à appeler sa mère « maman » avant qu'elle s'en aille...

Votre couple, c'était aussi beaucoup d'abnégation de votre part, n'est-ce pas ?

Oui, c'est l'histoire de ma vie. Trois générations de femmes m'ont inculqué que l'on devait faire des compromis et des sacrifices pour réussir son couple. Mais Johnny a fait aussi un travail incroyable sur moi. Quand je l'ai connu, j'allais avoir 20 ans, j'étais une âme en peine, cabossée. Je pense que je ne serais plus de ce monde si je ne l'avais pas rencontré.

Pourquoi le musicien Yodelice est-il absent du film, alors qu'il était dans le road-trip ?

C'est son choix et c'est son deuil. Chacun le vit à sa manière. Yodelice ne veut plus être associé à Johnny, j'en étais très malheureuse mais je respecte son choix. J'ai beaucoup de tendresse et de respect pour lui, c'est le parrain de ma fille, Johnny l'a aimé comme un fils spirituel. Je comprends qu'il s'en détache.

Aujourd'hui, ce film a quelque chose d'un testament de Johnny...

On le voit comme jamais, l'homme avec ses amis, ses « frères », sa générosité, son humilité, son courage... On ne savait pas que notre vie allait basculer dans l'enfer après ce voyage, qu'on allait devoir mener la guerre contre cette maladie pernicieuse. J'ai senti pendant le road-trip que Johnny au téléphone était très fatigué, je demandais à ses frères de le surveiller. Quand je les ai rejoint à Santa Fe, il m'a fait partager sa peur de ne pas aller jusqu'au bout du voyage. Mais avec sa résilience incroyable, il n'a pas lâché.

Dans le bureau de Johnny, où sont exposés ses guitares, ses foulards... Tout est resté à sa place. /DOMINIQUE JACOVIDES / BESTIMAGE
Dans le bureau de Johnny, où sont exposés ses guitares, ses foulards... Tout est resté à sa place. /DOMINIQUE JACOVIDES / BESTIMAGE  

Lui avez-vous dit qu'il avait un cancer ?

Je pensais au départ qu'il ne s'agissait que d'une infection liée à la cigarette. Il a été hospitalisé à Los Angeles pour cela mais au bout de six heures d'attente, le docteur me dit en pleine salle d'attente qu'il a un cancer du poumon au stade 4. C'est impossible à opérer. Il en a pour trois mois. Là, je suis toute seule, je m'effondre. Mais je ne dois rien montrer à Johnny. Je respire et je ne lui dis rien sur la gravité du cancer. S'il avait su, il aurait abandonné. Et je voulais qu'il se batte, pour ses filles, pour sa famille. C'était son troisième cancer. Je me disais qu'il était encore capable d'un miracle. Il est mort mille fois, mon mari, et il s'est relevé tellement de fois. Ne rien lui dire, c'était prolonger sa vie.

Mais cette fois, il ne s'est pas relevé...

Quand la vie me l'a pris, je ne savais pas comment j'allais réussir à survivre sans lui. Il était tout pour moi, un mari, un père, un refuge, une boussole, un ami, un confident, le père de mes enfants. Mes filles étaient en souffrance de me voir si malheureuse. Elles m'ont aidé à me relever. Elles m'ont donné la force. Et puis je ne pouvais pas décevoir Johnny. J'ai toujours voulu que mon mari soit fier de moi autant que j'étais fière de lui. Je devais tenir ma promesse d'élever nos petites filles dans nos valeurs de courage et de dignité.

« Dans le film, on voit Johnny voit comme jamais, l’homme avec ses amis, ses frères, sa générosité, son humilité, son courage », dit Laeticia. /François Goetghebeur
« Dans le film, on voit Johnny voit comme jamais, l’homme avec ses amis, ses frères, sa générosité, son humilité, son courage », dit Laeticia. /François Goetghebeur  

Allez-vous rester vivre aux Etats-Unis avec elles ?

Oui. Je suis américaine. La cérémonie officielle a eu lieu en septembre. Là encore, j'ai respecté ses volontés, je suis allée au bout de la naturalisation. Je l'ai fait pour lui et j'en suis très fière. J'ai beaucoup appris des Etats-Unis en treize ans. Au début, je n'aimais pas Los Angeles. Je trouvais cette ville sans âme, sans culture, tentaculaire. J'ai la double nationalité, je suis française avant tout. Ce sont mes racines.

Vous allez vendre votre maison à Marnes-la-Coquette ?

Je ne sais pas encore. Je vais garder celle de Saint-Barth, c'est une maison familiale, mais je vais devoir me séparer de notre maison à Los Angeles. Johnny n'est plus là et elle est trop grande pour nous trois. Nous allons prendre une maison plus petite. Les filles pourront ainsi aller au bout de leurs études aux Etats-Unis. Après, elles feront ce qu'elles voudront. Je respecterai leurs choix de vie.

Vous avez signé cet été un accord avec Laura Smet qui a mis fin à la bataille juridique autour de l'héritage. Comment allez-vous gérer avec elle et David Hallyday la mémoire de Johnny ?

Je comprends votre curiosité, mais je préfère garder beaucoup de pudeur sur cette affaire. C'est une famille qui a besoin de paix pour se reconstruire. Le dialogue est renoué.

Vraiment ?

La page est tournée. Je préfère ne pas en parler. J'aurais préféré que les choses restent dans la famille, que l'on se parle, comme mon mari l'aurait voulu. Il a fallu affronter ce deuil sur la place publique. J'ai vécu deux années vraiment difficiles, j'ai appris ce qu'était la souffrance. Mais c'était notre vie avec Johnny. Il a toujours suscité la curiosité, les affabulations, les jalousies, la haine. Je voyais des gens à la télé que je ne connaissais pas et qui racontaient notre vie. J'ai vécu des trahisons, des déceptions, des abandons. Il n'y a plus Johnny, il n'y a plus la lumière, alors ils sont partis. Mais j'ai pardonné et l'essentiel est de reparler de sa musique.

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En tant que directrice artistique, qu'allez-vous faire ?

Je suis la gardienne de sa mémoire et j'essayerai de faire respecter cela. Je me bats contre les projets qui se font pour de mauvaises raisons, comme je l'ai fait contre une comédie musicale récente (NDLR : « l'Idole des jeunes »). Je pense aussi qu'il faut ralentir les sorties. Il y en a trop. Johnny et moi avons monté une boite de productions, Born Rocker, il y a quinze ans. J'ai travaillé sur son image, son stylisme en tournée, j'ai participé à ses quatre derniers albums... J'ai beaucoup appris à ses côtés, je me suis nourri de sa clairvoyance, de son instinct et évidemment de ses équipes.

L'ancien manager de Johnny, Sébastien Farran, a démissionné. Avec qui travaillez-vous ?

J'ai gardé l'équipe qui travaillait pour Johnny chez Universal et Warner, c'est aussi sa mémoire. Eux aussi ont vécu un deuil très dur. Et cela a été vital pour nous tous de remettre la musique en avant. Il y a encore tellement à faire. Le documentaire entier sur sa tournée américaine sortira en février au cinéma. On va commencer à travailler sur un musée, à Paris j'espère, sur un biopic... Il y a toujours le projet d' une esplanade Johnny-Hallyday devant Bercy, où les fans pourront se recueillir. C'était un lieu emblématique pour lui.

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Votre père, André Boudou, est revenu lui aussi près de vous...

Je l'ai retrouvé dans le deuil. On n'a pas toujours su s'aimer, se comprendre... Mais mon père a retrouvé sa place dans ma vie, moi dans la sienne et ces retrouvailles m'ont beaucoup aidée.

Vous avez aussi un nouvel homme dans votre vie.

Oui et cela m'a beaucoup aidée. C'était une question de survie, de retrouver ma place de femme sans trahir Johnny, sans le tromper. L'homme qui vit à mes côtés est très courageux, car on a souvent été un couple à trois. Au début, je n'arrêtais pas de les comparer. Mais j'apprends à aimer différemment, à vivre le moment présent. Les filles m'ont accompagné aussi dans ce chemin de reconstruction de femme.

Comment vivent-elles toutes ces épreuves ?

Je les trouve très résilientes. Les écoles en Californie sont fermées depuis mars et jusqu'en avril 2021. Elles peuvent m'accompagner à Paris, car elles sont scolarisées sur Zoom. Elles travaillent de 18 heures à minuit, tous les jours. Elles vivent au rythme de leur papa (rires). Jade est en pleine adolescence, elle est littéraire, elle veut reprendre mon travail humanitaire. Joy est une showgirl, elle a hérité de son père.

Est-ce que Johnny aurait porté le masque contre le coronavirus ?

Bien sûr ! Pour ses filles, pour leur montrer l'exemple et pour lui, parce qu'il était fragile et avait peur de mourir. Il était souvent rebelle, mais là c'était une question de vie ou de mort. Il était un résilient, mon mari. Je me suis souvent demandé comment il aurait vécu le confinement. Je pense qu'il aurait adoré, il était devenu très casanier, il aimait rester à la maison, avec sa femme en cuisine, avec ses filles à écouter de la musique, regarder des films...

Comment aurait-il réagi à l'assassinat terroriste de Samuel Paty ?

Il aurait fait une chanson sur ce professeur, c'est certain. Après l'attentat de Charlie Hebdo, il était très bouleversé, ému aux larmes. Il avait voulu rendre hommage aux victimes à travers une chanson, avec les mots de Jeanne Cherhal (NDLR : « Un dimanche de janvier»). Après ce nouvel attentat, il aurait rassemblé les équipes, aurait rappelé Jeanne pour qu'elle exprime sa détresse, sa révolte... Il aurait voulu partager la souffrance des gens.