Avec Francis Cabrel dans sa grange à chansons

Le chanteur nous a ouvert, à Astaffort, dans le Lot-et-Garonne, les portes de son studio. Celui où il a enregistré ses quatre derniers albums, dont le quatorzième, «A l’aube revenant», qui sortira le 16 octobre.

 Astaffort (Lot-et-Garonne), le 2 octobre. Francis Cabrel enregistre ses albums dans le studio qu’il a aménagé dans cette immense grange.
Astaffort (Lot-et-Garonne), le 2 octobre. Francis Cabrel enregistre ses albums dans le studio qu’il a aménagé dans cette immense grange.  LP/Fred Dugit

Octobre, c'est la saison des Rencontres d'Astaffort imaginées par Francis Cabrel. Le train jusqu'à Agen, puis la voiture pendant une vingtaine de minutes. Mais cette fois, on ne s'arrête pas dans l'ancienne école du village de 2000 habitants, qui a accueilli depuis vingt-cinq ans plus de 800 jeunes artistes en quête de conseils et des parrains prestigieux en quête de partage, d' Alain Souchon à Julien Doré. On poursuit sur la route de Miradoux au nom chantant l'occitan, puis dans un chemin entre champs et vignes. Une pancarte nous accueille. On est au domaine du Boiron.

Une grande bâtisse blanche aux colombages rouges nous fait face. Au rez-de-chaussée, on croise Philippe Cabrel en pleine dégustation de ses vins biologiques, sous l'appellation Le Brulhois, au milieu des tonneaux et de ses 40000 bouteilles produites par an. Les vignes ont été plantées en 1997, la première récolte a eu lieu en l'an 2000. Lors d'une précédente visite à Astaffort, c'est lui qui nous avait parlé du studio d'enregistrement de son frère. A l'étage. Au-dessus des cuves.

Francis Cabrel nous en ouvre exceptionnellement les portes pour nous parler de son quatorzième album, « A l'aube revenant », qui sortira vendredi. Pour y accéder, il faut contourner le bâtiment, passer devant des engins agricoles, franchir un portail. Au sommet de la colline qui domine le domaine de 60 ha, ses moutons, ses poules et ses trois ânes, on aperçoit sa maison, son jardin secret. Celui qu'il partage avec sa « petite Marie », la discrète Mariette — cinquante ans d'amour dont quarante-six ans de mariage —, et leur troisième fille, Thiu, 16 ans, adoptée en 2004. Les deux plus grandes volent de leurs propres ailes. Sa fille aînée, Aurélie, 34 ans, vit aussi dans le village et s'occupe à la fois de l'hôtel-restaurant familial, le Square, et de Baboo Music, société de production et d'édition musicales qu'elle a créée en 2014. Manon, 30 ans, travaille dans le tourisme événementiel.

Séduit par «l'acoustique de cette grange»

Le chanteur nous reçoit seul, une tasse de thé et un paquet à la main. « Il y a des chocolatines et des croissants. Je suis passé à la boulangerie. » Il y a aussi du gel hydroalcoolique et des masques en libre-service à l'entrée du studio. Ce qui frappe, en passant la lourde porte en bois, c'est la beauté simple et la taille des pièces. « C'est aussi ce qui m'a séduit, en plus de l'acoustique de cette grange, avoue notre hôte, qui tutoie et semble plus détendu à chaque rencontre. J'ai acheté ce domaine agricole il y a vingt-cinq ans. Cette bâtisse date d'environ 1850. On y faisait sécher les prunes puis les céréales. On a aménagé le studio d'enregistrement pour l'album Les Beaux Dégâts, en 2004. On l'a appelé le studio éphémère, parce qu'on peut enlever toutes les cloisons, mais il n'en a que le nom. On a finalement enregistré tous les suivants ici. »

«J’ai acheté ce domaine agricole il y a vingt-cinq ans. Cette bâtisse date d’environ 1850», raconte Francis Cabrel./LP/Fred Dugit
«J’ai acheté ce domaine agricole il y a vingt-cinq ans. Cette bâtisse date d’environ 1850», raconte Francis Cabrel./LP/Fred Dugit  

En contrebas, il y a une salle de banquet, avec des guirlandes lumineuses accrochées aux poutres du plafond, quelques tables en bois massives et, aux extrémités, une petite scène et une cuisine. « C'est là que nous mangeons avec les musiciens, note-t-il. En temps normal, on peut loger 80 personnes. On l'utilise pour des repas, des anniversaires, des petits concerts. A l'italienne. »

On remarque sur une étagère un portrait de Bob Dylan, l'un de ses héros, à qui il a consacré un album de reprises en français, et au mur une grande photo de famille des bluesmen noir américains prise à la fin des années 1950. « Parfois, on sent les effluves de vin venus des cuves, signale-t-il. On a vendangé il y a quinze jours, j'ai eu les reins cassés pendant trois jours. Ça me tue chaque année. »

«On enregistre tous ensemble dans les conditions du live»

En haut des marches, c'est le studio d'enregistrement, qui se transforme en salle de répétitions une fois les cloisons enlevées. A droite trône une imposante console d'enregistrement anglaise, sur laquelle il enregistre tous ses albums depuis « Sarbacane », en 1989. Autour, deux orgues et une bonne vingtaine de guitares. Cabrel aime les guitares Cheval et le facteur du même nom, dont il a un portrait encadré. Le lieu est convivial avec ses affiches de Jimi Hendrix et du Allman Brothers Band, sa bibliothèque pleine de livres sur les Rolling Stones et Charles Trenet, un portrait de lui signé Zep, ses grands tapis et ses canapés et fauteuils dépareillés.

Francis Cabrel «commence à travailler à 7h30» après déposé sa fille au lycée et passe une à deux heures par jour à chanter et jouer. /LP/Fred Dugit
Francis Cabrel «commence à travailler à 7h30» après déposé sa fille au lycée et passe une à deux heures par jour à chanter et jouer. /LP/Fred Dugit  

Ici, chaque musicien peut jouer en voyant les autres. « On enregistre tous ensemble dans les conditions du live, détaille-t-il. On a commencé l'album il y a pile un an. On a terminé quinze chansons avant le confinement. Quand j'écris, je n'écoute personne. Mais après, je les fais écouter à la famille, aux musiciens, à la maison de disques… Leurs avis sont importants, je les suis souvent. Mon travail est beaucoup plus collectif qu'on ne le croit. »

Travail quotidien, «avant c'était pour progresser, aujourd'hui, c'est pour ne pas perdre»

Où naissent ses chansons, d'ailleurs ? « Je n'écris et compose que dans un seul endroit, un bureau un peu éloigné des autres pièces de ma maison. C'est tellement de concentration. Un travail quotidien, acharné. Je m'impose des horaires, les matinées sont dédiées aux chansons. Je me lève entre 6 heures et 6h30 pour emmener ma fille à son lycée, qui est loin, et je commence à travailler à 7h30. » Hors écriture, il s'astreint aussi à une gymnastique musicale. « Je joue et chante tous les jours entre une heure et deux heures. Avant c'était pour progresser, aujourd'hui, c'est pour ne pas perdre », sourit-il.

Dans son bureau, il cogite entouré de photos de famille, qu'il a prises pour la plupart. Lui justement si pudique sur ses proches a surpris son monde en dévoilant comme première chanson de ce nouvel album un hommage à son père décédé à 56 ans, l'émouvant « Te ressembler ». « T'as jamais eu mon âge/T'as travaillé trop dur pour ça/Toutes les heures du jour à l'usine/A l'entrée du village», chante-t-il sur une musique sud-américaine faussement joviale. « J'aurais voulu te ressembler, je le jure/Mais voilà, il suffit pas de vouloir/C'était pas dans ma nature. »

Francis Cabrel a écrit une chanson pour son père décédé : «C’est une autre génération. Moi, j’ai changé les couches de mes filles et je n’ai pas de problème pour dire  : Je t’aime.» /LP/Fred Dugit
Francis Cabrel a écrit une chanson pour son père décédé : «C’est une autre génération. Moi, j’ai changé les couches de mes filles et je n’ai pas de problème pour dire : Je t’aime.» /LP/Fred Dugit  

« Ce n'est pas rien, cette chanson, reconnaît Cabrel. Je l'ai fait écouter à ma mère de 88 ans quinze jours avant qu'elle ne soit diffusée à la radio. Elle était assez émue, je crois. Elle vit à Astaffort avec mon beau-père. Je la vois tous les jours. Evidemment, je fais attention en ce moment. Ce morceau est une confession après laquelle je cours depuis trente ans. Mon père travaillait à la biscuiterie du village, j'y travaillais aussi l'été pour gagner quelques sous. Nous avons eu des vies si différentes, lui de labeur, moi de divertissement. Il ne m'a ni encouragé ni découragé à faire ce métier. Mais il y avait beaucoup de musique à la maison. Il chantait et jouait de l'harmonica, sur des musiques des années 1950. Au repas de famille chez ma grand-mère, les dimanches, ça finissait toujours par des chansons. A 11-12 ans, je n'étais pas très fan, mais cela m'a transmis, je crois, l'amour de la mélodie. »

Dans « Te ressembler », Cabrel écrit de son père : « On s'est pas dit je t'aime/On s'est pas serrés dans les bras/Concernant l'amour, il fallait tout deviner nous-mêmes/On nous laissait grandir comme ça. » Est-il aussi taiseux avec ses trois filles ? « J'ai gardé la pudeur de mon père, mais je parle beaucoup plus que lui. C'est une autre génération. Moi, j'ai changé les couches de mes filles, je leur ai donné le biberon et je n'ai pas de problème pour dire : Je t'aime. »

Il nous confie qu'Aurélie a été marquée, comme nous, par une phrase de l'album : « C'est celui que j'étais qui me manque le plus. » Il sourit : « Le chanteur que j'étais à 18 ans, passionné, anonyme, et celui d'aujourd'hui, sont tellement différents ! Je suis un peu nostalgique de mes débuts, dans une période pure, hyper inventive, pas polluée par tout le commerce qui s'est installé après. La nouvelle industrie musicale, c'est quand même au kilomètre, assez formaté. Mais ce que je regrette le plus, c'est d'avoir perdu l'anonymat. Il y a plein de côtés très confortables dans la notoriété, mais je n'arrive toujours pas à me faire d'être au centre des regards. »

La leçon de Jacques Dutronc

Cet aveu renvoie à une autre chanson de son album, la surprenante « Ode à Jacques ». « Jacques Dutronc m'a beaucoup influencé. Ses chansons, son attitude, sa dégaine, son détachement, son humour, son côté dandy ironique, toujours en marge. J'ai retenu la leçon : c'est un métier dangereux si on s'en approche trop. Alors je suis un peu l'ours solitaire reclus loin de Paris. Et content de l'être. »

Rien ne peut plus le faire sortir d'Astaffort? « Si! Défendre l'enseignement de la musique, répond-il. C'est cher d'apprendre la musique, c'est difficile d'accès. J'en parle d'autant mieux que je suis président de l'école de musique astaffortaise. Sur le plan financier, c'est un sacré casse-tête. On est à la traîne par rapport à l'Angleterre et aux Etats-Unis! » Vingt-cinq ans après avoir lancé les Rencontres d'Astaffort, l'envie de transmettre est toujours là.

Les enfants d'Astaffort

Et cette envie a fait des fait des petits. En un quart de siècle, 800 jeunes artistes ont participé à ces rencontres. Il y a eu du beau monde, à commencer par Emmanuel Moire, qui a participé à deux éditions, dès 2001 et 2002. « Cela a changé ma vision de la musique, estime le chanteur de 41 ans. Avant, j'étais un artiste dans sa chambre et les études. En rencontrant des musiciens que j'adorais et qui brillaient par leur simplicité, Cabrel, Goldman et Michael Jones, j'ai compris que c'était un vrai métier mais qu'il fallait se mettre au travail. Quand je suis rentré au Mans, j'ai tout quitté pour Paris. » Il a couru les castings et a décroché en 2004 le premier rôle du « Roi Soleil », la comédie musicale qui l'a révélé. C'est aussi à Astaffort qu'il a rencontré le parolier Yann Guillon, avec qui il a fait trois disques. « Ce fut un énorme déclic », résume-t-il.

Astaffort est plus qu'une institution au Québec. C'est une récompense. Depuis 1998, une quarantaine de lauréats du Festival international de la chanson francophone de Granby y ont séjourné. Pour Klô Pelgag, qui est pour nous la plus singulière, créative et talentueuse, c'était en mai 2012. « Mon premier voyage en France, avouait Chloé Pelletier-Gagnon en 2017 à un webzine rock. C'était cool mais aussi un choc. Tu sens que tu n'es pas compris avec certitude au niveau de la langue mais aussi de l'attitude et de l'énergie. Et ça, c'est intéressant. » Depuis, la trentenaire a sorti trois albums, dont le dernier, « Notre-Dame-des-Sept-Douleurs », en juin dernier, est aussi un choc mélodique et émotionnel, fortement conseillé aux admirateurs de Camille, Diane Dufresne et William Sheller. Ecoutez « J'aurai les cheveux longs », c'est beau à pleurer.

Baptiste Ventadour, avec sa voix éraillée de vieux baroudeur, son banjo et sa salopette en jean, a marqué les dernières rencontres, il y a un an. « J'avais déjà assuré la première partie des tournées de Claudio Capéo et Eiffel et on m'a conseillé de faire Astaffort, qui est une référence dans le métier, confie ce Corrézien de 21 ans. Ce fut une expérience humaine et artistique forte. Francis Cabrel, dont je suis fan, et les autres artistes m'ont ouvert l'esprit, notamment sur l'écriture en français. » Depuis, il a signé dans un label qui a le vent en poupe, Play Two, et été lauréat des Inouïs du Printemps de Bourges. Il vient de sortir son premier mini-album, avec deux titres folk-pop bien troussés, « Que reste-t-il ? » et « la Beauté du geste », qu'il présentera le 10 décembre au Café de la danse, à Paris. « Le deuxième a justement été créé à Astaffort avec deux autres participants, Checler et Jack Simard. » Dans ce village de Lot-et-Garonne, de la grange chansons de Francis Cabrel à ces rencontres musicales, la magie de la création opère.

«A l’aube revenant» : un album lumineux

Francis Cabrel voulait appeler son quatorzième album « les Bougies fondues », du nom de sa plus belle chanson, profonde et poétique. Mais « A l’aube revenant » retranscrit mieux la lumière et l’optimisme qui émanent de ces treize titres. Pour ceux qui préfèrent comme nous la face sombre de Cabrel, la première écoute est d’ailleurs assez déroutante. On ne s’attendait pas à un album aussi léger, optimiste, sensuel, gorgé de chœurs et d’odes à la gent féminine.

« Normalement tout ce qui me taraude finit par faire des chansons, mais les gens sont tellement dans la peine que j’avais plutôt envie de divertir, de proposer de l’évasion », commente le chanteur de 66 ans, qui voulait faire un disque entier sur les troubadours mais n’a finalement retenu que quatre chansons, dont les excellentes « Rock stars du Moyen Age » et « Ode à l’amour courtois ».

Cinq ans et demi après « In extremis », écoulé à plus de 300 000 exemplaires, les guitares restent la colonne vertébrale de Cabrel, mais il arrive encore à nous surprendre agréablement en chantant son père sur un rythme latino (« Te ressembler »), en observant avec humour et cuivres rutilants ses contemporains (« Parlons-nous ») et en revenant à ses amours rock’n’roll avec la réjouissante autant qu’inattendue « Chanson pour Jacques », hommage à « celui qui se la coule dans son jardin ». Dutronc of Corse.

NOTE DE LA RÉDACTION : 4/5

« A l’aube revenant », Columbia/Sony, 16,99 euros, sortie le 16 octobre ; en concert aux Folies-Bergère du 5 au 15 novembre 2020, à Agen du 7 au 9 décembre, puis en tournée au printemps 2021