Marlène Jobert, conteuse enchanteresse : «J’ai besoin de calme et de paix»

Star du cinéma des années 1970, la comédienne de 80 ans régale les plus jeunes depuis trois décennies avec ses 160 célèbres contes enregistrés. Elle vient d’en offrir 8000 exemplaires à de très jeunes handicapés. L’occasion de prendre de ses nouvelles.

AbonnésCet article est réservé aux abonnés.
 Lire, écrire et adapter tous ces récits est devenu la seconde carrière de Marlene Jobert, star du cinéma des années 1970.
Lire, écrire et adapter tous ces récits est devenu la seconde carrière de Marlene Jobert, star du cinéma des années 1970. Vim/ABACA

De l'ancestral « la Belle et La Bête » aux éditions Glénat, à l'original « Kouamé et les mille mains invisibles », Marlène Jobert, 80 ans, a enregistré plus de 160 contes pour enfants depuis 35 ans. Avec plus de 15 millions d'exemplaires vendus, l'inoubliable interprète des « Mariés de l'An Deux » ou de « Nous ne vieillirons pas ensemble » régale inlassablement les 4-8 ans de sa diction enchanteresse et sa plume inspirée. Elle vient d'offrir 8000 de ses ouvrages à des enfants atteints d'un handicap mental, soutenus par la fédération Unapei, qui compte 500 associations représentant leurs intérêts.

Etes-vous une conteuse heureuse ?

MARLENE JOBERT. Lire, écrire et adapter tous ces récits est devenu ma seconde carrière, et je m'y sens bien. Pourtant, j'ai encore souvent le sentiment que bien des parents déconsidèrent toujours ce genre de littérature jeunesse, comme si elle en excluait tout enjeu artistique. Je ne me repose pas sur mes lauriers et je travaille d'ailleurs sur mes deux prochaines histoires.

Comment ce métier s'est-il imposé à vous ?

A la naissance de mes jumelles Joy et Eva, en 1980, j'ai dévoré les ouvrages sur l'éducation et la psychologie infantile. Beaucoup soulignaient l'importance des contes pour le développement des enfants. C'était pour moi une vraie découverte car personne ne m'en a raconté lorsque j'étais petite. Je l'ai fait chaque soir pour mes petites, avant de leur en improviser. Pour les garder en mémoire, je les ai consignés. Les éditions Nathan ont eu l'idée d'enregistrer mes quatre premières créations. Depuis, je n'ai jamais cessé cette activité qui me permet d'exprimer ma créativité.

Quelle part de votre temps y consacrez-vous ?

Je travaille surtout la nuit, entre 4 heures et 8 heures. Comme un artisan d'art, je cisèle les mots et je monte les ingrédients nécessaires avec beaucoup d'exigence et d'humilité. J'aime faire voyager les petits et leur transmettre des valeurs morales : le bien, le mal, l'importance de la gentillesse, l'ingéniosité, le courage et le goût de l'effort qui paie.

Qu'en pensent les intéressés ?

A chaque fois que j'ai inauguré les écoles qui portent mon nom - il en existe six -, les gamins m'ont témoigné leur enthousiasme - NDLR : les six écoles sont situées à Epinay-sur-Seine (Seine-Saint-Denis), Charchigne (Mayenne), Beaumetz-les-Loges (Pas-de-Calais), Chaponnay (Rhône), Ranville (Calvados) et Le Donjon (Allier). Comme nous, ils adorent frémir, rire, mais aussi être happés par le suspense et rassurés par les happy ends. Des études ont également prouvé le bénéfice de ces récits pour les enfants handicapés mentaux, qui reçoivent et assimilent très bien les histoires qu'on leur raconte.

Vos contes musicaux plaisent énormément

Le virus du jazz et du classique m'a saisie lorsque j'avais 20 ans. Il était naturel que je fasse partager cette passion aux plus jeunes. J'ai donc imaginé de nombreux contes pour les initier à Bach, Beethoven, Mozart, Vivaldi, Chopin ou Ravel et Verdi, avec de courts extraits emblématiques. J'ouvre aussi les petits aux musiques du monde. J'ai écrit deux contes africains et un qui se passe en Chine, où mes récits sont traduits.

Newsletter La liste de nos envies
Nos coups de cœur pour se divertir et se cultiver.
Toutes les newsletters

Où les enregistrez-vous ?

Désormais, les prises de son ont lieu chez moi, dans la campagne normande, près de Pont-L'Évêque. Un jour où je devais interpréter quatre héroïnes, ma fille Eva (NDLR : Green, comédienne vu « Proxima » , « Dumbo » ou le James Bond « Casino Royale ») m'a spontanément proposé de jouer deux personnages! Nous nous sommes bien amusées ces deux dernières années. Le petit dernier, « la Belle et la Bête », est sorti le jour de mes 80 ans - je ne peux toujours pas le croire (rires) -, le 4 novembre 2020.

Votre dernier film remonte à 1989. Le cinéma, c'est vraiment fini pour vous ?

Oui. La page est tournée depuis bien longtemps, depuis la naissance de mes filles dont j'ai voulu m'occuper à l'époque. On ne me proposait plus de choses suffisamment excitantes, j'avais l'impression d'avoir fait le tour de la question. De plus, un aspect du métier ne me convenait plus. J'en avais assez de dépendre de toute une chaîne, d'un maquillage pas réussi, une coiffure qui ne me plaisait pas, de la vision d'un chef opérateur avec laquelle je n'étais pas d'accord… Aujourd'hui, tout ce que je fais ne dépend que de moi. Parallèlement, je découvrais l'écriture qui me passionnait et dont le rythme me permettait de me concentrer à fond sur mon rôle de maman. J'ai longuement hésité à refuser un rôle magnifique en 2019. J'ai besoin de calme et de paix.

Comment vivez-vous cette période de pandémie ?

Je ressens énormément de colère et d'angoisse. Je respecte à la lettre les consignes de grande prudence de la part de mon médecin. Des amis très chers ont été touchés par le Covid 19. La mort du chanteur Christophe, dont j'étais fan, m'a fait beaucoup de peine. Et, s'ils n'ont pas été atteints par la pandémi e, j'ai très mal vécu le départ le 15 décembre de la comédienne Caroline Cellier, dont j'étais proche, et, une semaine plus tard, la disparition de Claude Brasseur, mon partenaire dans « la Guerre des polices ». Mes petits-fils, que je n'ai pas vus depuis plus d'un an, me manquent. Leurs appels en visio depuis l'Italie avec leur maman Joy, qui a choisi la viticulture, ne me suffisent pas. Quant à Eva, que j'ai vainement dissuadée de devenir comédienne, elle vient de repartir tourner en Irlande et cela m'inquiète.

Pourquoi l'avoir dissuadée ?

C'est un métier extrêmement difficile pour les gens sensibles et il ne rend pas toujours si heureux que cela. Mais elle était déterminée, et elle a eu beaucoup de chance. Elle est de plus incroyablement travailleuse et perfectionniste, parfois même trop! Je suis bluffée par son oreille et par le fait qu'elle tourne en anglais et sans accent. Pour un metteur en scène, ma fille est un vrai cadeau. Elle s'implique totalement et n'hésite pas à faire des propositions. J'ai très peur pour sa santé, car on tourne sans masque, et que, dans l'euphorie, on néglige sans le vouloir de se protéger contre la contamination. Tant que tout le monde ne sera pas vacciné, j'aurai toujours cette peur pour elle chevillée au corps. Idem pour ma nièce Elsa Lunghini, qui a elle aussi tourné dernièrement dans les séries « Ici tout commence » et « Demain nous appartient ». Chaque jour, je regarde avec attention la situation catastrophique du secteur de la culture. La ministre Roselyne Bachelot n'a pas réussi à défendre beaucoup nos artistes. En ce moment, je n'aimerais pas faire partie du gouvernement.