Beauvoir, Miller, Ginsberg... Shakespeare and Company, l’auberge littéraire

LE PARISIEN WEEK-END. C’est un petit paradis au cœur du Quartier latin. Depuis 1951, la librairie Shakespeare and Company à Paris (Ve) propose des milliers d’ouvrages en langue anglaise et offre le gîte aux âmes bohèmes, anonymes ou célèbres.

 Outre une librairie classique, « Shakeapeare and Company », rue de la Bûcherie, propose des espaces confortables dédiés à la lecture.
Outre une librairie classique, « Shakeapeare and Company », rue de la Bûcherie, propose des espaces confortables dédiés à la lecture. LP/Delphine Goldsztejn

Sur la façade verte, une enseigne jaune moutarde délavée par les années supporte de grandes lettres de bois plantées sur des piques : Shakespeare and Company. L'ensemble, charmant et hors du temps, fait songer à un décor de cinéma. Pas étonnant que des réalisateurs, tel Woody Allen, en 2011, pour « Midnight in Paris », aient choisi de poser leur caméra dans cette librairie du Quartier latin, à deux pas de la Seine, créée en 1951 par un Américain nommé George Whitman.

Passé la petite porte d'entrée, le fantôme de ce fantasque bibliophile qui errait souvent ici dans son pyjama rouge semble flotter sous les vieilles poutres du plafond, entre les antiques étagères de bois occupées par 80 000 ouvrages en langue anglaise. S'y côtoient des livres neufs et des trésors, entreposés dans le local des volumes rares, comme ces éditions originales de « Sur la route », de Jack Kerouac, à 3200 euros, ou d'« Ulysse », signée par James Joyce himself, à 18 000 euros, que les clients peuvent feuilleter sous l'aimable surveillance de Ben, le responsable de la section.

Depuis 1951, la façade verte de la librairie attire l’œil sur les quais de la rive gauche. LP/Delphine Goldsztejn
Depuis 1951, la façade verte de la librairie attire l’œil sur les quais de la rive gauche. LP/Delphine Goldsztejn  

L'histoire de ce lieu, qui résiste depuis des décennies aux convoitises des promoteurs immobiliers, débute après la Seconde Guerre mondiale, quand Whitman débarque dans le Quartier latin. Il rachète une épicerie où il entrepose des livres acquis grâce à sa pension de l'armée américaine. Aujourd'hui, c'est une institution culturelle, en général assez mal connue des Parisiens, mais dont les anglicistes, les étrangers et les touristes raffolent. Pour contenir leur engouement, les photos sont interdites dans le « Wonderland of Books » (comprendre « le paradis des livres »), comme le décrivait l'écrivain américain Henry Miller.

Les rayonnages de l'entrée mettent à l'honneur la Beat Generation, mouvement littéraire américain mené par l'écrivain Jack Kerouac, dont les membres éminents tels qu'Allen Ginsberg, William Burroughs ou Gregory Corso, le « Rimbaud amé­ricain », fréquentaient assidûment les murs.

Les libraires Sylvia Whitman et David Delannet perpétuent la tradition d’hospitalité familiale. LP/Delphine Goldsztejn
Les libraires Sylvia Whitman et David Delannet perpétuent la tradition d’hospitalité familiale. LP/Delphine Goldsztejn  

Plus loin se dévoile la section fiction, cœur de la librairie avec, au sol, une mosaïque de morceaux de marbre disparates. « George allait les chiper dans les cimetières », précise, amusée, Sylvia Whitman, tailleur vintage à carreaux et derbys bicolores. La jeune femme a pris la suite de son père en 2006, cinq ans avant la disparition du créateur des lieux.

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Comme lui, elle a grappillé les locaux mitoyens pour agrandir la boutique. En résulte un dédale de pièces et recoins qui abritent les rayons histoire, science-fiction, art, poésie… ou Shakespeare, évidemment ! Les embrasures assurant le lien entre les salles sont, pour certaines, surmontées d'énigmatiques appellations peintes à la main, du type « Old Smoky Reading Room » (« vieille salle de lecture enfumée ») ou « Blue Oyster Tearoom » (« salon de thé à l'huître bleue »). « Mon père aimait donner des noms fantaisistes, cela ajoute à la poésie de l'endroit », explique Sylvia Whitman.

Aggie, le chat de la maison, guide les visiteurs dans ce joyeux labyrinthe multicolore. LP/Delphine Goldsztejn
Aggie, le chat de la maison, guide les visiteurs dans ce joyeux labyrinthe multicolore. LP/Delphine Goldsztejn  

Un petit escalier rouge mène au premier étage. Là, dans une salle de lecture, les clients sont installés sur des coussins, chaises ou banquettes dépareillées. Dans un silence monacal, ils dévorent romans, essais ou biographies de seconde main exhalant le doux parfum des vieilles feuilles, tandis qu'Aggie, le chat de la maison, vaque à ses occupations.

Parmi les ouvrages se niche un trésor : la collection personnelle de littérature en langue anglaise de Simone de Beauvoir, jadis habituée des lieux. « A cet étage, rien n'est à vendre, et les gens peuvent rester des heures, indique, derrière ses petites lunettes, David Delannet, compagnon de Sylvia et comanager des lieux. George avait instauré ce concept. Il voulait ouvrir la culture à tous et était anticonsumériste. Il disait toujours que Shakespeare and Company était une utopie socialiste déguisée en librairie. Parfois, il introduisait le montant de la recette du jour dans une enveloppe, qu'il glissait entre deux livres. Si un lecteur tombait dessus, il pouvait lui dire de la garder. »

Les habitués aiment s’installer dans cette pièce, en face des tours de Notre-Dame. LP/Delphine Goldsztejn
Les habitués aiment s’installer dans cette pièce, en face des tours de Notre-Dame. LP/Delphine Goldsztejn  

Il arrivait également au propriétaire de jeter des ouvrages aux passants de la rue de la Bûcherie depuis la fenêtre du fond, qui offre une vue imprenable sur Notre-Dame. Soudain, la mélodie de la « Sonate au clair de lune », de Beethoven, monte dans un coin. Elle provient d'un piano. Des habitués s'y assoient souvent pour jouer. Non loin de l'instrument, une étrange installation : le « mirror of love » (« miroir de l'amour »), sur lequel les visiteurs collent des petits mots en tous genres. Un fil Facebook avant l'heure !

Le regard est ensuite attiré par un matelas rouge installé à côté, au milieu de la bibliothèque. Il s'agit de l'un des trois lits mis à disposition des voyageurs de passage, baptisés les « tumbleweeds » (les virevoltants, ces touffes d'herbe charriées par le vent dans les westerns). Les propriétaires leur offrent le gîte entre les rayonnages durant une nuit, une semaine, parfois des mois. En échange, les invités s'engagent à lire un ouvrage par jour et à participer, deux heures durant, aux activités associatives de la librairie, qui organise lectures et rencontres avec des auteurs.

Cette petite chambre accueille les voyageurs qui, en échangent, proposent leurs services. LP/Delphine Goldsztejn
Cette petite chambre accueille les voyageurs qui, en échangent, proposent leurs services. LP/Delphine Goldsztejn  

Ils rédigent aussi une autobiographie d'une page sur une machine à écrire, souvent celle placée en libre-service dans une alcôve, appelée le « Writer's Cabinet » (« le cabinet des écrivains »). Encore une idée de George dans les années 1950, quand la préfecture de police, craignant que la librairie soit un repaire de communistes, exigea des fiches de renseignements sur les arrivants. Celles-ci sont rangées dans des classeurs, dans l'appartement de l'ex-maître des lieux, au troisième étage, où rien ne semble avoir bougé, entre la vieille tapisserie et un fauteuil Chesterfield déglingué.

Près de 40 000 tumbleweeds seraient passés à Shakespeare and Company en soixante-dix ans, dont le réalisateur américain Darren Aronofsky ou l'acteur Ethan Hawke. Pas étonnant que la devise de la maison, inscrite en capitales et en anglais au-dessus d'une porte, soit : « Ne sois pas inhospitalier envers les étrangers, il se pourrait bien que ce soient des anges déguisés. »