Radicalisation : dans son livre, Ismaël Saidi dénonce «une fabrique à victimes»

Par ses œuvres, l’auteur et comédien belge s’attaque à cette dérive de l’islamisme. Dans «Comme un musulman en France», il pointe du doigt les discours ambiants qui en sont à l’origine.

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 Avec son livre « Comme un musulman en France », paru mi-janvier, Ismaël Saidi s’efforce de déconstruire les clichés qui mènent à la radicalisation.
Avec son livre « Comme un musulman en France », paru mi-janvier, Ismaël Saidi s’efforce de déconstruire les clichés qui mènent à la radicalisation. LP/ Philippe Lavieille

Par ses pièces et ses livres, Ismaël Saidi, auteur et comédien belge, s'élève contre la radicalisation islamiste par l'humour. Et par un discours d'ouverture qu'il porte aux quatre coins de la France. Alors que, depuis cinq ans, il joue sa pièce « Djihad » — recommandée par le plan de prévention de la radicalisation —, dans les collèges et les lycées, les prisons et les MJC, il vient de sortir un livre, « Comme un musulman en France » (Ed. Autrement), paru le 13 janvier.

« Européen de confession musulmane et de culture judéo-chrétienne », il n'a de cesse d'œuvrer pour le vivre ensemble. Après chaque représentation de sa pièce se tient un débat autour de questions brûlantes d'actualité : identité, discrimination, communautarisme, attentats. Avec pédagogie et écoute, il prône la tolérance, tente de déconstruire le discours victimaire ambiant, terreau propice à la haine.

Ancien policier, lui-même extirpé d'un islam rigoriste par amour de la musique, élevé à deux pas du désormais tristement célèbre quartier de Molenbeek, il connaît ce dont il parle. Et sait capter l'attention d'un public jeune. Avant une série animée, « Les voyages de Lina », prochainement sur Lumni, et un seul en scène, « Muhammad », dans lequel il raconte l'histoire du prophète et qu'il créera à Liège, il se confie.

C'est quoi l'idée de ce livre ?

ISMAËL SAIDI. J'y raconte les rencontres que j'ai faites en France lors de mes tournées et des débats avec le public. J'en ai ressorti tous ces éléments qui, je pense, peuvent intéresser. Malgré ce qui peut paraître négatif, quand je parle du communautarisme bien installé, le livre est hyperpositif.

Ce communautarisme, ou le développement du halal, un auto-enfermement selon vous…

C'est une évidence, c'est de l'auto-discrimination. On essaye de faire comme tout le monde mais avec nos méthodes à nous, et finalement on a créé notre propre ghetto. En sortir devient très compliqué. Il y a un problème aujourd'hui, mais j'essaye de montrer comment en amont ça peut se décortiquer, avec un travail de dévictimisation notamment.

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C'est-à-dire ?

Dans le livre, un gamin de 14 ans se plaint de la discrimination à l'embauche alors qu'il n'a jamais cherché de travail ! Parce que c'est le discours ambiant. Il existe une fabrique à victimes, ce qui est hyperdangereux.

Ce discours ne doit pas plaire à tout le monde…

Bien plus qu'aux musulmans rigoristes qui prospèrent sur ce terreau, ce discours dérange ceux qui en ont fait un business.

Un business ?

Des associations, des élus par endroits, un peu tout le monde. Si je vous dis sans cesse que vous êtes une victime, je vous inculque que vous avez besoin de moi. Et que je suis là. Et je peux récolter des subventions. Quand j'étais flic, on avait l'habitude de dire que la police a besoin des voyous… Certaines structures ont besoin de la discrimination et qu'il continue à y avoir des victimes. Ce gamin de 14 ans convaincu qu'il n'aura jamais de boulot parce qu'il est noir ou arabe, il grandit avec ce ressentiment. La haine de l'autre commence là.

La loi sur le séparatisme, c'est mettre la charrue avant les bœufs ?

Je n'ai pas d'opinion sur cela. Moi, j'agis plus en amont avec un travail artistique pour éviter d'en arriver à ces lois-là. Mais si quelqu'un continue de croire que tous ceux qui mangent du porc vont cramer en enfer, aucune loi n'y pourra rien. Je ne dis pas que tous ceux qui pensent ça vont finir par tuer quelqu'un, mais le début est toujours le même. J'ai un problème avec la survictimisation et ce manque d'empathie envers celui qui est différent qu'on peut parfois retrouver dans le regard de mes coreligionnaires.

C'est quoi ? Une réaction ?

La réaction finale de la survictimisation. Vous vous considérez comme la victime, donc vous avez des droits, mais vous en oubliez vos devoirs. Et comme vous vivez entouré de gens comme vous, vous ne vous posez pas la question. Le souci, c'est l'autoroute à une voie. Un gosse me dit que s'il rentre dans une église il va devenir chrétien, et donc que c'est interdit. On le lui a appris. On lui a appris le rejet de l'autre. La minorité a fini par apprendre à rejeter l'autre.

Alors on fait quoi ?

On n'arrête pas… Chaque faille est une fissure dans le mur, on continue. Ou on commence où ça n'a jamais commencé.

On n'a jamais osé ?

Mais il faut oser. Entre humains, on ne doit pas avoir peur de se dire des choses qui fâchent. Aujourd'hui, on sent beaucoup en France cette peur d'être considéré comme raciste. Si vous savez ce que vous valez, n'ayez pas peur d'être traité de raciste.

La pièce d’Ismaël Saidi, « Djihad », au théâtre Lepic, à Paris, en octobre 2019. /Marielle Gaudry
La pièce d’Ismaël Saidi, « Djihad », au théâtre Lepic, à Paris, en octobre 2019. /Marielle Gaudry  

Vous, on ne peut pas vous taxer de racisme…

On peut me taxer d'autre chose, de pas assez musulman ou perverti par le système médiatico-je-ne-sais-quoi. On peut tous avoir un boulet au pied, ça ne doit pas nous empêcher de marcher.

Que vous inspire le mot islamophobie ?

C'est une aberration. Une petite dame de 85 ans qui voit constamment à la télé des gens crier Allahu Akbar et tuer, elle peut avoir peur de l'Islam. Ce n'est pas rationnel, la peur, on ne choisit pas, ça vous tombe dessus. Une phobie ne peut pas être punissable. On travaille dessus, on la questionne. Si on commence à interdire aux gens d'avoir peur, ils auront toujours peur mais le garderont pour eux. Ça va devenir colère, rancœur, haine et pourra déboucher sur des actes… Je réfute le mot islamophobie, je parle plutôt d'actes ou de paroles antimusulmans.

Vous aviez imaginé endosser ce rôle en écrivant cette pièce ?

Non, et je l'ai très vite refusé. Par peur, je ne voulais pas être un porte-parole. Et puis j'ai jugé ça lâche. Un tableau, un film, une pièce suscitent des réactions, des débats. Ouvrons-le. Venir voir ces jeunes, c'est leur faire sentir qu'ils sont importants, qu'ils ont la parole. J'ai l'impression de faire ce que j'aurais aimé qu'on fasse pour moi à leur âge.

VIDÉO. Quand Ismaël Saidi jouait « Djihad » dans une maison de quartier de Villiers-le-Bel

Certains doivent rester hermétiques…

Ce n'est pas convaincre le plus important, mais d'apporter un autre son de cloche. Ce problème de victimisation, de manière détournée, c'est ça qui a tué Samuel Paty, pas les caricatures. Le message derrière, c'est : On nous en veut! On insulte notre prophète! Personne ne nous défend! Une sorte de victimisation à outrance. Alors que le gars a montré une caricature d'un gars qui peut-être n'a jamais existé. On reste dans un concept, une idée, personne ne vous a insulté…

Dans le livre, un jeune vous demande si vous avez le droit de dire cela…

Oui, j'ai le droit de dire. Ils ne le savent pas, on leur a dit le contraire. C'est vieux comme le monde de vous interdire de penser… Il faut leur faire comprendre que l'islam n'est pas leur identité. Il faut pouvoir passer de l'islam est ce que je suis à l'islam est ce en quoi je crois.

A qui s'adresse ce livre ?

A ceux qui veulent avoir un peu d'espoir. Ces rencontres sont des petits moments de grâce. En cinq ans, j'ai vu que les gens sont foncièrement bons en France. Imaginez dans un pays musulman, qu'un groupe de chrétiens coptes tire un soir de novembre sur des bars à chicha. J'ai tendance à croire que dans certains pays, on aurait retrouvé tous les coptes accrochés par les pieds les tripes à l'air. En France, on a essayé de comprendre, il y a eu des appels au respect. Il y a bien quelques discours de haine, mais on n'a pas basculé vers ça malgré des attentats odieux. Dans des villages qui ont voté pour des partis extrêmes, j'ai vu de la peur, des questions, mais pas de haine. Il faut un étranger, un Belge, pour vous le dire : vous avez un putain de pays. Ce n'est plus un pays, c'est une notion.