«Quand Gérard Depardieu parle, il ne faut pas l’interrompre» : dans les coulisses de son dernier livre

L’acteur de 71 ans sort ce jeudi « Ailleurs », un traité spirituel et sans filtre, ode poétique au voyage et à la liberté. Ses deux éditeurs, Jean-Maurice Belayche et Arnaud Hofmarcher, nous en racontent les coulisses.

 « Ailleurs » est le fruit d’un dialogue entre quelques notes manuscrites de Gérard Depardieu et les rendez-vous avec ses éditeurs, Jean-Maurice Belayche et Arnaud Hofmarcher.
« Ailleurs » est le fruit d’un dialogue entre quelques notes manuscrites de Gérard Depardieu et les rendez-vous avec ses éditeurs, Jean-Maurice Belayche et Arnaud Hofmarcher. Nicolas Bruant

Le livre est seulement signé « Depardieu ». Et dans « Ailleurs », recueil de réflexions sur le voyage, la France, les religions, la nature, l'instant, chacun des mots provient bien de Gérard Depardieu. Comme cette invitation à la méditation : « Quand je vois ce monde idiot, trop bavard, je préfère fermer les écoutes et courir écouter des langues que je ne comprends pas ». Ou cette charge portée contre l'Hexagone : « La France est vieille. Très vieille. […] Elle a beau vouloir le masquer, elle est pleine d'arthrite, cette France. » Pourtant, ce texte plein de poésie et de fulgurances, mais aussi d'ellipses et de contradictions, le comédien ne l'a pas écrit seul devant un écran.

« Il n'a même pas d'ordinateur », sourit Jean-Maurice Belayche, l'un ses éditeurs. En réalité, les très courts chapitres d'« Ailleurs » sont le fruit d'un dialogue entre quelques notes manuscrites de Gérard Depardieu et les rendez-vous entre l'acteur et ses éditeurs, Jean-Maurice Belayche et Arnaud Hofmarcher. Des entrevues loin d'être des entretiens traditionnels, mais plutôt des quasi-monologues de l'artiste, que Belayche décrit comme s'il parlait d'expériences mystiques : « On arrive vers 8h30 chez lui (NDLR : rue du Cherche-Midi, Paris VIe). Depardieu nous accueille parfois en slip, parfois torse nu. Il s'assoit toujours à sa table, dans son salon, et nous, on s'installe sur deux chaises à côté. »

Commence alors une longue confession. « Quand Gérard Depardieu parle, il ne faut surtout pas l'interrompre ou le relancer, poursuit Jean-Maurice Belayche. Il faut qu'il aille jusqu'au bout de ses fulgurances. Il a tellement de trucs à raconter et ce qu'il dit est tellement puissant. Il vaut mieux tout prendre, pour ne rien abîmer. » « Depardieu n'aime pas les questions et on avance sans aucun plan défini, pendant trois ou quatre heures à chaque fois », renchérit Arnaud Hofmarcher. Qui précise avoir rencontré la star « une douzaine de fois depuis début 2019 » pour élaborer « Ailleurs ». L'alcool accompagne-t-il parfois cette psychanalyse poético-littéraire ? « Jamais ! » certifie Belayche. Qui assure que Depardieu « peut passer des mois sans boire ».

Pas de censure

Les deux éditeurs enregistrent ces séances sur leur smartphone, puis les font décrypter. « On fait ensuite un travail de montage », décrit Arnaud Hofmarcher. « On a un rôle d'architecte : on structure les pensées et les aphorismes en paragraphes et en chapitres », confirme Jean-Maurice Belayche. Après ces entrevues, le comédien corrige le texte, à la main, souvent en présence de ses deux éditeurs. Il réécrit aussi des passages complets, comme il avait rédigé la note qui a servi de point de départ à « Ailleurs » : « Je suis parfois un innocent, parfois un monstre. Tout ce qui est entre les deux ne m'intéresse pas. Tout ce qui est entre les deux est corrompu. Seuls l'innocent et le monstre sont libres. Ils sont ailleurs. Ma vision du monde tel que je le voyage ! »

Extrait manuscrit du livre de Gérard Depardieu./DR
Extrait manuscrit du livre de Gérard Depardieu./DR  

Faut-il parfois « censurer » celui dont la parole jaillit sans filtre ? « Non », assurent Jean-Maurice Belayche et Arnaud Hofmarcher. Qui suggèrent tout de même parfois à leur auteur de changer un mot lorsque, passé de l'oral à l'écrit, il apparaît soudain trop violent : « Mais Gérard adoucit lui-même ses propos à la relecture », note Hofmarcher. « Ailleurs » n'est pourtant pas exempt d'éruptions de colère. Comme quand Gérard Depardieu dit des « écolos » : « Ce sont des inquisiteurs, des ayatollahs, des Hitler du bien, les totalitaires de demain »…

Pas question non plus pour les éditeurs de gommer la langue crue de Depardieu, qui lâche à propos des fake news : « C'est vraiment comme une merde qui tombe. Tu tires la chasse et c'est fini, tu n'en parles plus le lendemain ». « C'est sa façon de parler, sourit Arnaud Hofmarcher. C'est assez vert, rabelaisien. »

«Profondément humain, courtois, délicat, timide»

Si « Ailleurs » a été imaginé sans aucune autre « feuille de route » que la note manuscrite de Depardieu, l'ouvrage s'inscrit dans la lignée de ses deux précédents livres de confession, « Innocent », eux aussi conçus avec l'aide de Belayche et Hofmarcher. Les trois hommes se connaissent depuis 1996 et la première édition des Journées nationales du livre et du vin de Saumur : Jean-Maurice Belayche et Arnaud Hofmarcher, qui organisaient l'événement, y avaient invité Depardieu pour un hommage à Jean Carmet Belayche se souvient de la venue de l'acteur comme d'un « moment de grâce » : « Il était arrivé en avion et, sur le plateau, avait raconté des anecdotes extraordinaires sur Carmet ».

/Editions Cherche Midi
/Editions Cherche Midi  

À partir de là, le trio commence à se voir régulièrement. En 2007, Jean-Maurice Belayche, qui travaillait dans une maison de vin, crée une cuvée avec Depardieu. Depuis, celui qui s'est lancé dans le cinéma a produit cinq courts-métrages de fiction avec l'acteur, puis la série documentaire « Gérard de par le monde » pour Arte. Cet été, il a entamé la production de son premier long-métrage avec la star, « Umami » : dans cette comédie dramatique tournée entre le Japon et la France avec Pierre Richard et Sandrine Bonnaire, le comédien incarne un chef cuisinier qui, au moment où il est élu meilleur chef au monde, se fait larguer par sa femme et a un infarctus. De son côté, Arnaud Hofmarcher a noué avec l'artiste une relation d'amitié autour de la littérature : « Il lit énormément donc, régulièrement, je lui apporte des bouquins historiques et on en discute », confie l'éditeur indépendant.

Après « Ailleurs », Jean-Maurice Belayche et Arnaud Hofmarcher espèrent bien que Depardieu publiera d'autres ouvrages. Il y a sept ans, stupéfaits que l'image médiatique de l'acteur ne corresponde pas au Gérard « profondément humain, courtois, délicat, timide, extrêmement séduisant » qu'ils fréquentaient, ils lui avaient proposé de prendre la plume pour se raconter. « Je m'en fous de ce que les gens pensent de moi », avait rugi Gérard Depardieu… Avant de publier « Innocent » deux ans plus tard.

Le bonheur est «Ailleurs»

Inutile de chercher dans cet « Ailleurs » les mémoires de Gérard Depardieu. « Le souvenir m’emmerde. Il n’y a rien de pire que de vivre dans ses souvenirs », écrit l’auteur. Le comédien évoque tout de même le drame – ou le miracle – originel, soit comment il a survécu aux aiguilles avec lesquelles sa mère avait essayé de le faire disparaître. Il parle aussi de ses périples en Russie, en Ouzbékistan, à Dubaï, au Japon… Mais c’est pour en tirer des réflexions sur la vie, la liberté, le présent.

Dans des billets répartis en sept chapitres, Depardieu s’agace contre l’Amérique et son « Dieu dollar », contre l’emprise des écrans, les infos qui nous « formatent à la tragédie ». A l’opposé, il loue le voyage qui « permet de renouer avec l’émerveillement », la perte des repères, l’expérience d’un pays « sans plan, sans programme » et sans peurs, prône une existence « hors cadre » et sans préjugés. Le bonheur, c’est maintenant, mais c’est « ailleurs ».

Malgré quelques paradoxes et jugements lapidaires, ce traité de sagesse regorge d’une vitalité et d’une poésie intensément stimulantes.

LA NOTE DE LA RÉDACTION : 4/5

« Ailleurs », Gérard Depardieu, Editions Cherche Midi, 214 pages, 19 euros