Livre : une saga de 8000 ans, le défi fou d’Eric-Emmanuel Schmitt

L’écrivain publie ce mercredi «Paradis perdus», premier tome de «la Traversée des temps». L’histoire de héros immortels du néolithique à nos jours.

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 Eric-Emannuel Schmitt dans les locaux de sa maison d’édition pour son nouveau roman, dont l’idée a germé il y a plus de trente ans.
Eric-Emannuel Schmitt dans les locaux de sa maison d’édition pour son nouveau roman, dont l’idée a germé il y a plus de trente ans. LP/Philippe Lavieille

Dans la carrière, prolifique, d' Eric-Emmanuel Schmitt, ce livre aura une place à part. Comme une succession de cols hors catégorie sur une étape du tour de France. Tour de force pour l'écrivain de 60 ans : il entame avec « Paradis perdus », en librairie ce mercredi, un cycle hors normes baptisé « la Traversée des temps ». Au menu, 8000 ans d'histoire(s) résumés en huit tomes et quelque 5000 pages!

Un voyage littéraire, romanesque et érudit, aux côtés de trois héros immortels qui nous feront remonter le temps, slalomant de la civilisation mésopotamienne à la découverte des Amériques, de la Grèce antique à la Renaissance. Le premier volet, aussi réjouissant qu'instructif, nous plonge à la fin du néolithique dans les pas d'un Noam qui ressemble au Noé du Déluge, et de Noura, fascinante figure féminine d'une grande liberté.

«J'ai été rattrapé par ma propre mortalité»

Au téléphone, on demande à l'auteur un petit miracle : résumer en une phrase ce projet titanesque. « C'est l'histoire d'un homme qui découvre que l'immortalité n'est pas un cadeau et qui va devenir médecin à travers les âges en cherchant les secrets de la vie pour les autres, et de la mort pour lui. » Vaste entreprise née… il y a plus de trois décennies. Eric-Emmanuel Schmitt a alors 25 ans, sort de Normale sup, termine une thèse sur Diderot et, agrégé de philosophie, s'apprête à devenir assistant à l'université de Besançon. « Je trouvais l'idée passionnante, mais j'étais incapable de la réaliser, que ce soit sur le plan artistique ou au niveau du savoir. »

Le projet infuse. « Ça a structuré mes lectures pendant des années, c'est devenu un projet de vie. » Le déclic s'opère il y a quatre ans, à la mort de la mère de l'auteur. « J'ai été rattrapé par ma propre mortalité », résume-t-il.

Le point de départ de la saga? Le narrateur immortel, Noam, entame ses mémoires, au Liban, de nos jours. « Un ancrage dans le contemporain pour que le présent éclaire le passé et que le passé éclaire le présent, résume l'écrivain. Noam se met à écrire parce que quelque chose a changé : c'en est fini du déluge, de la colère de la nature ou de celle des dieux, maintenant les hommes provoquent eux-mêmes la catastrophe dont ils seront aussi peut-être les victimes. » Ce voyage dans le temps permet bien des clins d'œil à l'actualité en parlant du racisme, du conservatisme, de l' égalité hommes-femmes, du rapport avec la nature… Erudit et facétieux, le narrateur s'offre çà et là de savoureuses notes de bas de page qui viennent apporter « le recul du philosophe, de l'historien, parfois de l'humoriste ».

Comme dans «Sapiens», des siècles d'histoire défilent

L'occasion de balayer à la pelle une flopée d'idées reçues. Pourries, les mâchoires de nos aïeux préhistoriques? « Ils avaient de très belles dents, corrige Eric-Emmanuel Schmitt. C'est le passage au régime agricole qui a changé la donne. » D'un triste marron, les vêtements et les habitations néolithiques? « C'était plutôt une dominante rouge et jaune, on avait découvert les pigments », rappelle-t-il. A la manière d'un Yuval Noah Harari (l'auteur du best-seller «Sapiens» ), Eric-Emmanuel Schmitt digère des siècles d'histoire, la vulgarise avec alacrité et y incorpore un rythme de feuilleton à la Dumas saupoudré de tragédie grecque.

Au fil des pages, jaillit la question : le changement génère-t-il forcément le progrès ? L'agrégé de philo aura bien besoin de ses 5000 pages pour y répondre. Au passage, dézoomer 8000 ans d'histoire lui permet de marteler quelques vérités ancestrales. Exemple : « En chacun d'entre nous sommeillent mille migrants. » « Je suis toujours frappé par ces gens qui, sous prétexte qu'ils vivent quelque part depuis deux ou trois générations, oublient qu'ils sont issus de voyages, de nomadisme, de migrations, personne n'y échappe. S'il pouvait y avoir une mémoire génétique de nos ancêtres, on aurait sans doute un autre regard sur nous et sur l'autre. »

Ce premier volet, dont le Déluge marque un tournant, nous rappelle aussi que la notion du «monde d'après» ne date pas d'hier. Et que de tout temps, l'humanité a cru voir sa dernière heure arriver. « L'histoire de la fin du monde est une histoire sans fin! »

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LA NOTE DE LA RÉDACTION : 3,5/5

«Paradis perdus», d'Eric-Emmanuel Schmitt, Ed. Albin Michel, 576 pages, 22,90 euros.