Le confident de Lagerfeld sort un livre : «Karl m’a donné la chance d’exister»

Garde du corps, intendant, assistant et mannequin, bras droit, ami et confident. Pendant vingt ans, Sébastien Jondeau a cheminé au côté du couturier. Il le raconte dans «Ça va, cher Karl ?».

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 «Karl donnait aux gens la chance de s’ouvrir au monde et que le monde les accepte», souligne Sébastien Jondeau.
«Karl donnait aux gens la chance de s’ouvrir au monde et que le monde les accepte», souligne Sébastien Jondeau. LP/Delphine Goldsztejn

Passant « de la jungle de la cité à celle, plus feutrée des rues chics de Paris », Sébastien Jondeau a été pendant vingt ans garde du corps et chauffeur, coursier, factotum puis intendant de Karl Lagerfeld. Mais aussi bras droit, confident. Dans le secret de sa maladie, à la fin, à l'hôpital américain de Neuilly, il est là, l'aide à régler les tout derniers détails du défilé Fendi qui a eu lieu quelques jours après. Et lui tient la main.

« Ça va, cher Karl ? » : c'est le SMS rituel qu'il envoyait chaque matin au couturier, une « prise de température » à laquelle répondait un compte rendu de la nuit. C'est aussi le titre de l'ouvrage qu'il signe chez Flammarion. Dans un aller-retour régulier entre sa vie, sa famille, ses amis, et ses souvenirs avec Lagerfeld, il y retrace son parcours, raconte avec pudeur sa rencontre et son cheminement aux côtés du couturier.

Banlieusard turbulent mais éduqué dans le respect, travailleur mais volontiers déconneur à côté. Un électron libre que le créateur a su capter, et canaliser. « Je trouvais important, au travers de mon parcours, de montrer à des jeunes comme moi, de banlieue ou de province, qui n'ont pas cette vie mondaine parisienne, que ce milieu, que Paris, que la société même, que rien n'est impénétrable, que c'est possible », explique-t-il.

Affable, simple et direct, on le rencontre rue Saint-Guillaume, au siège de Karl Lagerfeld. Le couturier est là, partout, en noir et blanc, silhouette, profil, en dessin, en figurine. Sur la photo de jaquette du livre aussi, de dos tandis que Sébastien Jondeau apparaît de face. Une image réalisée pour une « capsule », une minicollection de KL signée par Sébastien Jondeau, en octobre 2018, quelques mois avant la disparition de son mentor. Comme un passage de flambeau… « Karl m'a donné la chance de pouvoir exister, pas qu'à travers son ombre, il donnait aux gens la chance de s'ouvrir au monde et que le monde les accepte », souffle-t-il.

Sébastien Jondeau, au siège de de Karl Lagerfeld, rue Saint-Guillaume (Paris 7e). LP/Delphine Goldsztejn
Sébastien Jondeau, au siège de de Karl Lagerfeld, rue Saint-Guillaume (Paris 7e). LP/Delphine Goldsztejn  

Un regard de gentil

Il entre en contact avec Lagerfeld via la société de son beau-père qui participe souvent aux aménagements du couturier. « Au début, on se disait, c'est cool, il nous file des pourboires de fou. Après on a découvert le personnage. On avait le vrai Karl, avec nous il était lui-même, c'est-à-dire un vrai mec gentil, exigeant mais généreux humainement. En interview, il mettait des barrières par peur qu'on sache qu'il était foncièrement gentil. C'est pour cela qu'il avait des lunettes noires, pour masquer son regard profondément gentil ».

Une relation filiale

Sébastien Jondeau voit Karl Lagerfeld comme «un père spirituel parce qu’il a contribué à mon éducation».LP/Delphine Goldsztejn
Sébastien Jondeau voit Karl Lagerfeld comme «un père spirituel parce qu’il a contribué à mon éducation».LP/Delphine Goldsztejn  

« Nous avions une relation de travail mais filiale. Je n'ai pas la prétention de dire que Karl était mon père, plutôt un père spirituel parce qu'il a contribué à mon éducation. Père et fils, boss et employé, amis, confidents aussi, c'était un mélange. J'avais plus de barrières qu'il en avait avec moi. Je l'ai toujours vouvoyé, ça m'est arrivé de le tutoyer lors d'une dispute et aussitôt je m'excusais, pas de l'avoir engueulé, mais de l'avoir tutoyé. »

Baptiste, Brad et Jake

« Ces garçons dont Karl s'est entiché », « ces amitiés particulières », Jondeau les voit arriver et les décrit brièvement, peu flatteur avec Baptiste Giabiconi, pointant son côté « machiavélique », son intérêt pour le prix des choses…

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« Il n'y a pas de méchanceté, j'ai partagé des moments avec lui, des bons, et des moins bons. J'ai été déçu parfois. Il a une histoire avec Karl que je ne peux lui enlever, il est légitime, je ne veux pas revenir dessus, c'est leur histoire à eux. Aujourd'hui il n'y a pas d'animosité entre nous, pas de guerre particulière, ce sont les médias qui aiment bien jouer là-dessus. »

Le secret de la maladie

« A l'annonce de son décès, certains ont dit qu'ils savaient, mais personne ne savait. Au début, il ne voulait pas me le dire non plus. Il était seul avec les médecins, mais ces derniers n'avaient que moi comme contact, alors… Karl ne me parlait jamais de cancer, peut-être pour me protéger, il savait que j'avais perdu ma mère et mon père d'un cancer. Très rapidement, c'est devenu notre secret. Et jamais rien n'est sorti, grâce aussi aux gens qui travaillaient dans les labos, à l'hôpital américain, dans la pharmacie qui ont su tenir leur langue. »

Son héros

Rue Saint-Guillaume, le couturier est là, partout, en noir et blanc, silhouette, profil... LP/Delphine Goldsztejn
Rue Saint-Guillaume, le couturier est là, partout, en noir et blanc, silhouette, profil... LP/Delphine Goldsztejn  

« Pour moi, c'était un héros, mon héros. Il était déterminé et ne voulait pas montrer quoi que ce soit, il voulait continuer à avancer à travailler. Comme ce qu'il a réussi à faire, jusqu'à la dernière minute. Il aimait aller de l'avant, être droit, c'était un conquérant, il voulait combattre ça. Il n'aimait pas l'empathie, se disant que moins il y en aurait et plus il aurait envie de combattre. Au fond de lui, c'est ce qui lui permettait d'avoir la niaque et de continuer. »

Ses derniers mots

« C'est quand même con d'avoir trois Rolls et de finir dans une chambre pourrie comme ça : ce sont vraiment ses derniers mots, je n'étais pas seul, j'étais avec Françoise qui s'occupe de Choupette (NDLR : la chatte du couturier). On avait bossé à l'hôpital sur le défilé Fendi, il m'a demandé si je pensais qu'il pourrait sortir le lendemain. Je ne savais pas trop quoi répondre, il n'était pas vraiment en état…

« Et puis ça a tourné au vinaigre, mais on ne s'attendait pas à ça. Ils l'ont descendu pour vider un peu l'eau qu'il avait dans les poumons, et quand on est remonté, c'est là qu'on est arrivé dans cette chambre pourrie. Et qu'il m'a dit ça. Il est mort dans la nuit ».

La vie après la mort

« Ça a été une tornade dans ma vie, c'était très violent. Perdre quelqu'un qui était comme un parent avec qui je passais 7 jours sur 7, 24 heures sur 24… Ça a été très dur un bon moment, je ne le montrais pas, j'avançais parce que j'ai eu la chance qu'on me propose de faire des choses… Je me suis pris une méga gifle. Même si je m'y attendais, jusqu'à la dernière minute, je pensais qu'on réussirait à rebondir et à repartir de plus belle avec Karl. »

L'héritage

« C'est un truc très compliqué et qui n'a pas été complètement bien structuré, ça prend beaucoup de temps (NDLR : la succession de Karl Lagerfeld n'est pas encore finalisée). Sur des bouts de papiers c'est marqué, oui, mais concrètement, on n'est pas du tout là-dedans. Un truc auquel je tiens, c'est l'héritage culturel. Le reste c'est pas mal si ça pouvait exister, mais pour l'instant c'est plutôt inexistant pour moi. »

VIDÉO. Karl Lagerfeld, mort d'un couturier hors norme

« Par contre l'héritage culturel existe, et j'ai la chance d'être celui qui a eu le plus d'héritage culturel parce que Karl m'a mis en avant, m'a fait rencontrer les bonnes personnes. Mon vrai héritage c'est ça, la culture, la connaissance, tout ce qu'il m'a donné. Et qui me permet aujourd'hui de rebondir ».

L'avenir

« Ce que j'aimerais devenir c'est un Karl en herbe. Je n'aurais jamais la prétention de vouloir devenir un Karl, personne ne peut, il était unique, comme Michael Jackson, Einstein, l'abbé Pierre l'étaient. Mais pouvoir travailler créer pour plusieurs marques, ça…, c'est mon rêve. Et mon vrai rêve ultime serait de travailler pour les trois marques pour lesquelles il a collaboré. Fendi, Chanel et Lagerfeld. J'ai réalisé deux capsules, des minicollections, pour Lagerfeld, et c'est aussi ce que je fais pour la marque Fendi avec Active, une collection sport et mode. »

«Ça va, cher Karl ?», Ed. Flammarion, 220 pages. /DR
«Ça va, cher Karl ?», Ed. Flammarion, 220 pages. /DR