«Je vous ai tant aimés…» : Montand-Signoret, morceaux choisis

LE PARISIEN WEEK-END. Dans «Je vous ai tant aimés…», Benjamin Castaldi raconte sa relation avec le couple Simone Signoret et Yves Montand. Voici les bonnes feuilles.

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 Le couple fait une promenade en traîneau dans les rues de Moscou, le 5 janvier 1957.
Le couple fait une promenade en traîneau dans les rues de Moscou, le 5 janvier 1957. AFP/Intercontinentale

Dans « Je vous ai tant aimés… », Benjamin Castaldi raconte ses souvenirs tendres avec sa « mémé », Simone Signoret, et de son mari Yves Montand. Un témoignage intime sur deux monstres sacrés dont l'histoire témoigne aussi du siècle passé. Nous vous présentons les bonnes feuilles de cet ouvrage.

Un soir de mars 1941, Signoret découvre le Café de Flore

« En pénétrant pour la première fois au Café de Flore, elle sent que la vie ici doit être la sienne. Au Flore, il n'y a pas d'Allemands, pas de soldats et pas de collabos. […] Les banquettes en moleskine sont peuplées de jeunes et de moins jeunes, célèbres ou pas. Ils sont écrivains, acteurs, actrices, metteurs en scène, peintres, musiciens. […] Ils s'interpellent et s'appellent Roger, Raymond, Pablo, Dora, Jacques, Pierre, Paul, Henri, Yves, Claude, Gaby, Alberto, Chaïm, Gerda, Georges. […]

C'est à bras ouverts qu'ils accueillent et adoptent la petite nouvelle, Simone. […] C'est sans retenue que ma grand-mère change de rive, de travail et de vie. Et de coupe de cheveux.

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C'est toujours en nouvelle égérie du Flore que je me la représente dans ces années-là : séductrice, parlant fort, minaudant parfois, intimidée entre Picasso et Dora Maar, applaudissant Henri « Riton » Crolla à la guitare, riant aux larmes avec Alberto Giacometti, tapant l'carton ou buvant l'coup avec Raymond Bussières, Paul Frankeur et Marcel Mouloudji, ou bien guettant, impatiente, la venue de Prévert. […] Je la vois, assise au Flore, le regard fixe, les mains jointes, son index caressant sa bouche, se dire : Oui, c'est ça que j'veux faire. Jouer, me déguiser. […] Et puis qui sait, j'vais peut-être réussir. »

Début 1944, Montand vient conquérir Paris

« Montand n'a pas encore rencontré Prévert ou Francis Lemarque, mais déjà il incarne cette excitante modernité, faisant se rencontrer le réalisme prolétaire, la poésie de la rue et les sonorités venues d'outre-­Atlantique. […] Plus il se produit, plus les cachets sont conséquents. […] Il est en mesure d'envoyer une part de ce qu'il gagne à Marseille, prouvant ainsi à Giovanni et Giuseppina qu'ils ont eu raison de le laisser monter à Paris. […] Le temps est tragique. […] Alors qu'au mois de juillet, il chante aux Folies-Belleville, il est témoin d'une rafle. Il réussit à y échapper. Comme jamais auparavant, il a vu la violence, l'humiliation, la bêtise, l'injustice. Tout ce contre quoi il combattra toute sa vie […] »

1956-1957, leur tournée triomphale dans les pays de l'Est

« A quinze heures, la voiture est là. […] Le ciel est bas et lourd, il fait froid. […] Petit à petit, la voiture quitte un quartier, puis la ville. […] Les arbres sont des potences et l'endroit parfait pour une exécution.

[…] C'est la panique ; Montand dit à ma grand-mère : S'il arrive quelque chose, si la voiture s'arrête, tu ouvres la portière et tu cours. Vont-ils se faire flinguer dans une clairière ? Après trois quarts d'heure de route, la voiture s'arrête devant une maison. Sur le perron, Tito et sa femme, tout sourire, les attendent. […] Il y avait eu le souper avec Khrouchtchev, place maintenant aux coupes de champagne (en guise de thé) avec Tito. »

1960, le sacre américain

Avril 1960, « Simaune Signoray », comme l’appellent les Américains, reçoit l’oscar de la meilleure actrice pour « Les Chemins de la haute ville » (« Room at the Top », en anglais), de Jack Clayton.  Allan Grant/The Life Picture Collection/Getty
Avril 1960, « Simaune Signoray », comme l’appellent les Américains, reçoit l’oscar de la meilleure actrice pour « Les Chemins de la haute ville » (« Room at the Top », en anglais), de Jack Clayton. Allan Grant/The Life Picture Collection/Getty  

« Quelques minutes avant que Rock Hudson ne décachette ­l'enveloppe magique, Montand a chanté sur la scène des Oscars. Il a régalé ­l'assemblée avec l'imitation qu'il maîtrise le mieux, celle de Fred Astaire qu'il répétait devant son miroir dans les années 1930 à La Cabucelle, puis avec A Paris. […]

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Puis, selon le protocole réglé à la seconde, Rock Hudson commence à égrener les noms des cinq nommées et des films correspondants. A chacun, ma grand-mère se tasse un peu plus.

— Doris Day, Pillow Talk. Audrey Hepburn, The Nun's Story. Katharine Hepburn, Suddenly, Last Summer. « Simaune Signoray », Room at the Top. And Elizabeth Taylor for Suddenly, Last Summer.

[…] Silence. Il respire, puis il ouvre l'enveloppe :

— SIMAUNE SIGNORAY ! « ROOM AT THE TOP » !

[…] Dans la coulisse, Montand l'attend. Elle s'effondre en larmes dans ses bras. Lui aussi probablement. Ils n'ont pas besoin de se parler pour dire ce qui est. Leurs regards suffisent. Il est une star internationale du music-hall. Ce soir, et pour l'éternité, qu'elle le veuille ou non, elle est une star de cinéma à Hollywood. »

Printemps 1960, la liaison avec Marilyn

En plein tournage du « Milliardaire », Signoret et Montand retrouvent, autour d’un verre, l’écrivain Arthur Miller (à g.) et sa femme Marilyn Monroe, ainsi que le chanteur Frankie Vaughan (à dr.).ABaca/DPA/Reisfeld Bert
En plein tournage du « Milliardaire », Signoret et Montand retrouvent, autour d’un verre, l’écrivain Arthur Miller (à g.) et sa femme Marilyn Monroe, ainsi que le chanteur Frankie Vaughan (à dr.).ABaca/DPA/Reisfeld Bert  

« Le plus célèbre couple de France pendant dix ans est désormais le sujet d'un feuilleton mis en scène par la presse à scandale du monde entier. […] Les images et les récits sont faux, mais peu importe, ils font vendre. […] A des journalistes anglais venus interviewer ma grand-mère à propos de l'Oscar, lorsque vient la question sur l'affaire, elle répond […] : Vous connaissez beaucoup d'hommes, vous, qui resteraient insensibles en ayant Marilyn Monroe dans leurs bras ? […] La blessure est vive et profonde, mais elle ne leur montre rien. »

1988, scandale sur fond de présidentielle

« Six mois avant l'élection présidentielle de mai 1988, ils sont 29 % à se déclarer prêts à voter pour lui. Montand n'a aucune ambition politique, je le répète. […]

Pour autant, cela ne l'empêche pas de vouloir s'exprimer et il accepte la proposition d'Anne Sinclair d'une grande interview à Autheuil, devant les caméras de télévision. A la fin d'ailleurs, il coupera court à tout fantasme de le voir candidat à l'élection présidentielle. Fin de partie. Mais dix jours plus tard, Le Canard enchaîné révèle qu'Yves Montand aurait touché 800 000 francs pour l'émission. La rumeur enfle et le scandale s'étale dans toute la presse. […] Comment Montand peut-il demander l'abaissement du niveau de vie et des hausses d'impôts, et en même temps être payé 800 000 francs par TF1 et M. Bouygues ? »

« Je vous ai tant aimés… », de Benjamin Castaldi, éd. du Rocher, 288 pages, 19,90 euros. Sortie en librairie le 10 février.