«Je vous ai tant aimés…» : Benjamin Castaldi raconte Montand et Signoret

LE PARISIEN WEEK-END. Dans le livre «Je vous ai tant aimés…», en librairie le 10 février, l’animateur se souvient avec tendresse de sa «mémé», Simone Signoret, et de son mari Yves Montand. Deux «monstres sacrés» dont l’histoire témoigne aussi du siècle passé.

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 « S’ils avaient été des gens lambda, ils n’auraient pas fait la même carrière », raconte Benjamin Castaldi à propos de Simon Signoret et Yves Montand.
« S’ils avaient été des gens lambda, ils n’auraient pas fait la même carrière », raconte Benjamin Castaldi à propos de Simon Signoret et Yves Montand. LP/Frédéric Dugit

Nous avons rencontré Benjamin Castaldi chez lui, à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine), près de Paris. Sur sa cheminée, une photo du couple Signoret-Montand datant de 1959. Sur une étagère, le César remporté par sa grand-mère en 1978. L'animateur s'est replongé dans ses souvenirs.

Enfant, vous avez partagé le quotidien de ce couple mythique. A quoi ressemblait la vie privée de ces deux légendes ?

BENJAMIN CASTALDI. Montand était une star sept jours sur sept ! Il dégageait quelque chose. Il était toujours bien habillé, charmeur. Même quand il était à la campagne, vêtu d'un peignoir, il avait une classe folle. Il arrivait tout le temps après tout le monde, en Ferrari. La plus star des deux, c'était lui. Ma grand-mère était plus casanière et aimait profiter des petits plaisirs de la vie.

Pour vous, Signoret, ça n'était pas Casque d'or… C'était Mémé !

Oui, c'était Mémé. Elle était une grand-mère très inquiète de ce que j'apprenais à l'école et qui m'incitait à lire Zola et Maupassant. On mangeait des crêpes ensemble le vendredi soir devant Apostrophes. Mais elle n'était pas maternante, au sens où je ne me souviens pas qu'elle m'ait donné le bain ou couché quand j'étais petit. Quand elle ne voyait plus très bien, je lui lisais son courrier. A la fin de sa vie, notre plaisir a été la lecture que je lui faisais de son roman, Adieu Volodia. Elle est morte avant qu'on ne l'ait terminé. On était en septembre 1985, j'avais 15 ans. Ce jour-là, je me rappelle avoir écouté Europe 1 sur le trajet vers leur maison de campagne à Autheuil-Authouillet, dans l'Eure, et avoir pris conscience de son parcours incroyable. J'aurais tellement aimé qu'elle me raconte.

« Mes grands-parents étaient hors norme. Lui, dandy. Elle, plus casanière », évoque Benjamin Castaldi (ici, âgé d’une dizaine d’années). DR
« Mes grands-parents étaient hors norme. Lui, dandy. Elle, plus casanière », évoque Benjamin Castaldi (ici, âgé d’une dizaine d’années). DR  

Et Montand, comment le perceviez-vous ? Comment l'appeliez-vous ?

Montand ! Les vrais proches ne l'appelaient pas Yves. Contrairement à ma grand-mère que je n'ai jamais vue sur un plateau de cinéma, il m'embarquait avec lui. A 5 ans, j'ai passé trois mois aux Bahamas sur le tournage du Sauvage, de Jean-Paul Rappeneau. Je l'ai aussi applaudi sur scène. C'était un travailleur acharné. Quand il préparait Police Python 357 d'Alain Corneau, il se promenait à la maison avec son colt à la ceinture pour rentrer dans le personnage. Après son petit-déjeuner, il faisait des étirements à la barre en collants et chaussons Repetto, allait courir, puis soulevait des poids et des haltères. Il collait des post-it partout, avec des verbes irréguliers en anglais, des dates, des événements historiques. Il était dans une quête perpétuelle de savoirs.

Vous décrivez aussi un flambeur…

Plutôt un dandy. Même s'il pouvait donner cette image. Je repense à la surprise qu'il m'a faite pour mes 7 ans. On devait monter dans le Concorde pour le visiter. Une fois dans l'avion, il m'a attrapé avec sa grande main et m'a dit : Je t'emmène à New York ! On a fait le tour des Etats-Unis dans des suites d'hôtels magnifiques, roulé en limousine de six mètres de long ! Quand on lui reprochait d'être de la gauche caviar, il répondait qu'il préférait être un homme de gauche en Rolls qu'un stalinien en tank. Mais il n'a jamais oublié d'où il venait. A 8 ans, il ne mangeait de la viande qu'une fois par semaine, il a travaillé à l'usine. Alors, ce luxe, il ne s'en est jamais lassé : tout était une fête !

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A quoi ressemblaient les week-ends à Autheuil ?

Tout le monde venait : Michel Piccoli, Patrice Chéreau, Jean-Claude Dauphin, Marina Vlady, François Périer, Bernard Kouchner, Christine Ockrent, Régis Debray, José Artur… Ma grand-mère insistait pour que je sois à table avec eux. Tout ce que j'ai appris en culture et en histoire, je le tiens sûrement de ces déjeuners. Il y avait un planisphère qui servait aux démonstrations géopolitiques de Montand, qui se levait pour expliquer le bloc de l'Est et le bloc de l'Ouest. Ça pouvait être très joyeux, mais le terrain politique était houleux. Le couple s'engueulait beaucoup, d'ailleurs. Elle avait gardé quelques attaches à gauche, alors que lui était passé libéral. Quand il s'énervait contre elle, il lui disait : Quand on a été élevé à Neuilly, c'est plus facile de rester à gauche que lorsque l'on a été élevé dans les quartiers populaires de Marseille !

Vous ont-ils parlé de leur tournée en URSS, à partir de la fin 1956 ?

Ma grand-mère a évoqué leur dîner avec Khrouchtchev, lors duquel elle lui a posé des questions sur ce qui se passait de l'autre côté du rideau de fer. A la fin du repas, elle porte un toast : « Buvons à la pravda. » Ce mot veut dire « vérité » en russe, mais c'était aussi le nom du journal du régime soviétique. Le président lui répond : « Oui, buvons au journal. » Elle rétorque : « Non, buvons à la vérité ! » A part ça, ils ne m'ont rien raconté. Je regrette de ne pas avoir posé de questions. Mais j'étais enfant et plus intéressé par les armes de cinéma de Montand, sa collection de « Playboy » et ses cassettes olé olé que par le fait de savoir pourquoi il y avait une dédicace du président Kennedy sur le piano.

Benjamin Castaldi et Yves Montand en 1990, lors de la 2e édition de la Cité de la réussite, à la Sorbonne.Rindoff-Jacovides/Bestimage
Benjamin Castaldi et Yves Montand en 1990, lors de la 2e édition de la Cité de la réussite, à la Sorbonne.Rindoff-Jacovides/Bestimage  

Ce couple a connu la gloire, mais aussi des épreuves…

La seule, c'est l'affaire Marilyn Monroe, avec qui Montand a entretenu une relation en 1960, sur le tournage du « Milliardaire ». Je n'ai jamais abordé ce sujet avec ma grand-mère. Mais avec lui, oui. A la fin de sa vie, entre mes 17 et 20 ans, nous étions très proches. J'habitais 15, place Dauphine, dans une chambre de bonne au-dessus de chez lui. Je déjeunais avec lui un jour sur deux. Si j'en crois ce qu'il m'a dit, Marilyn n'était qu'une passade. Mais il y a eu un avant et un après. Ma grand-mère a quand même été la cocue la plus célèbre du monde. Ça n'a pas dû être facile pour elle. Elle a d'ailleurs pris de l'âge, du poids…

Dans votre livre, il y a un joli passage sur les effets du temps qui passe…

En vieillissant, lui était de plus en plus beau. Alors que ma grand-mère… Il faut dire qu'à l'époque de Madame Rosa, l'ancienne prostituée qu'elle a incarnée en 1977 dans l'adaptation de « La Vie devant soi », elle abusait de l'alcool et de la nourriture. Montand avait eu cette phrase et elle lui en avait beaucoup voulu : « C'est plus facile d'être l'amant de Casque d'or que de rester avec Madame Rosa. » Lorsqu'elle s'est arrêtée de boire, du jour au lendemain, ça s'est vu. Elle était de nouveau une belle grand-mère. Elle se faisait coquette quand son mari venait. Elle disait : « Il y a le grand qui vient, je vais me maquiller. » A la fin de sa vie, ils étaient mignons, tous les deux.

Il y a quelques années, vous disiez que, dans l'expression « monstres sacrés », il y a « monstres »…

Je continue à le dire. S'ils avaient été des gens lambda, ils n'auraient pas fait la même carrière. Ils étaient hors norme. Ils pouvaient être des monstres d'égoïsme et même parfois des monstres de méchanceté…

Vous faisiez à l'époque allusion au comportement abusif de Montand avec sa belle-fille, votre mère, Catherine Allégret ?

Ma mère en a parlé. Moi, je n'en parle plus.

Dans son récent livre choc, Camille Kouchner révèle un inceste dans sa famille et le poids du secret qui l'a entouré. Avez-vous vous-même grandi dans cette omerta ?

J'ai découvert ce secret beaucoup plus tard.

Vous écrivez que le mot « star » est utilisé à tort et à travers, pour qualifier certains youtubeurs ou animateurs télé… Qu'avaient Montand-Signoret que ces nouvelles stars n'ont pas ?

Le talent, tout simplement ! Je ne connais aucun artiste français qui, comme Montand, a brillé dans le monde entier, sur scène mais aussi à l'écran. Ma grand-mère, ce sont des dizaines de films, un Oscar, un César, trois British Awards… Elle a laissé une œuvre cinématographique considérable.

Vous dites aussi que, s'ils avaient vécu plus longtemps, vous n'auriez pas eu la même carrière. Ils guidaient vos choix ?

Je n'aurais certainement pas arrêté mes études. J'avais raté Sciences-po, mais je me serais sûrement lancé une deuxième fois. Et je n'aurais probablement pas présenté « Secret Story »…

« Je vous ai tant aimés… », de Benjamin Castaldi, ed. du Rocher, 288 pages, 19,90 euros. Sortie en librairie le 10 février.