Goncourt : «L’Anomalie», «Les Impatientes»... les 4 finalistes passés aux rayons X

En raison de la fermeture des librairies, l’académie Goncourt a choisi de repousser l’annonce de son lauréat au 30 novembre. Nous avons choisi de passer au banc d’essai les quatre romans encore en lice pour le prix.

 Maël Renouard, Hervé Le Tellier, Djaïli Amadou Amal et Camille de Toledo (de gauche à droite) sont les 4 finalistes du prix Goncourt.
Maël Renouard, Hervé Le Tellier, Djaïli Amadou Amal et Camille de Toledo (de gauche à droite) sont les 4 finalistes du prix Goncourt. JF Paga ; Grasset ; Editions Gallimard/Francesca Mantovani ; DR ; Editions Verdier ; Tonatiuh Ambrosetti

Chaque année, l'annonce du prix Goncourt est l'un des événements littéraires les plus attendus. Mais cette fois, situation sanitaire oblige, les jurés avaient décidé d'en reporter la date. Ce vendredi, les académiciens ont fait savoir qu'il serait finalement remis le 30 novembre, avec l'espoir que les librairies soient alors rouvertes ou sur le point de rouvrir.

Quatre auteurs ou autrices sont en lice pour décrocher le plus prestigieux prix français. Nous vous les présentons et analysons leurs chances de l'emporter.

«L'Anomalie»

Nous sommes en juin 2021, parmi les passagers du vol Paris-New York sacrément secoué par sa rencontre avec un cumulonimbus bourré de grêle… Si les dix jurés du Goncourt avaient voulu envoyer un signal pour affirmer qu'ils sont résolument modernes, c'est chose faite avec ce roman qui oscille entre Friedrich Nietzsche, penseur de « l'éternel retour », Arthur Rimbaud (« Je est un autre ») et « Matrix ».

Jusqu'alors aussi prolifique que méconnu du grand public, Hervé Le Tellier accomplit ici un grand numéro de voltige littéraire qui nous interroge sur ce qu'est la réalité et comment l'étourdissante technologie d'aujourd'hui semble capable de la dominer. Et si tout était virtuel ? Si la matière se jouait de ce que nous pensons être et faire ? Voilà le propos de l'auteur au prisme des aventures d'une poignée de personnages confrontés à leur double. Tous gravitent autour de Victor Miesel, écrivain parvenu au succès avec son septième roman, « l'Anomalie ». Entre Paris et le Pentagone, entre l'espace et le temps, entre l'humour, un peu noir certes, et l'amour, « l'Anomalie », le vrai, est un roman bruyant et agité, parfois difficile à suivre, mais qui ne parle en définitive que du profond silence dont nous sommes issus.

« L'Anomalie », d'Hervé Le Tellier, Editions Gallimard, 332 pages, 20 euros.

«Thésée, sa vie nouvelle»

Le héros, qui s'est rebaptisé Thésée, choisit de quitter Paris pour Berlin avec ses trois enfants. Il souhaite exorciser une série de disparitions. Son frère s'est pendu. Sa mère s'est brusquement éteinte dans un bus. Emporté par la maladie, son père les a suivis. « La ville où je m'installerai sera pour moi le futur, écrit Camille de Toledo. Dans une autre langue, je n'entendrai plus parler d'eux. » Ce « survivant qui fuit » emporte pourtant dans ses bagages le manuscrit d'un aïeul, Talmaï, lui aussi suicidé, et que toute la famille a eu en main sauf lui. Le mémorialiste y décrit le bref destin d'un enfant passionné d'apprendre, trop tôt disparu. Ce texte, croit Thésée, l'aidera « à éclaircir l'énigme des morts » et à gagner le vaste continent de l'oubli. Il ne sait pas qu'il ne remue qu'une chimère.

Semé de bribes de photographies familiales en noir et blanc, traversé de phrases en italiques comme de brèves incantations, ce récit imprégné de l'identité juive s'enfonce au fur et à mesure dans une réflexion sur le caractère ineffaçable des « fêlures généalogiques » qui construisent les malédictions et l'inutilité de « rouvrir les fenêtres du temps ». Si « les chants désespérés sont les chants les plus beaux », celui-ci en est aussi l'un des plus profonds.

« Thésée, sa vie nouvelle », de Camille de Toledo, Editions Verdier, 256 pages, 18,50 euros.

«L'Historiographe du royaume»

Choisi à l'âge de 15 ans pour intégrer le prestigieux Collège royal, au Maroc, sous le sultanat de Sidi Mohammed (1909-1961), Abderramane Eljarib partage la classe du futur Hassan II, « l'aîné des princes ». Ses résultats sont excellents, meilleurs que ceux de son royal camarade. Ensemble, ils jouent aux échecs. A la sortie du Collège, l'indépendance du Maroc se profile. Après un passage à la Sorbonne, l'ancien élève revient au pays, s'attendant à démarrer une brillante carrière à la cour de Hassan II. Mais c'est un parcours bien accidenté qui l'attend avant qu'il ne soit bombardé, à sa grande surprise, comme Voltaire auprès de Louis XV, « historiographe » du royaume.

Des faits historiques avérés et des figures illustres sont l'armature de ce qui est cependant un roman où s'inscrit un portrait de Hassan II, manipulateur et retors, usant de son pouvoir pour humilier ses sujets. Notons que jusqu'aux ultimes pages, il ne viendrait pas à l'idée du lecteur qu'Abderramane, devenu en fin de carrière haut fonctionnaire à l'Institut du monde arabe, n'ait pas existé. Mais c'est la scintillante habileté de l'auteur que d'habiller la vérité des atours de la fiction.

« L'Historiographe du royaume », de Maël Renouard, Editions Grasset, 336 pages, 22 euros.

«Les Impatientes»

Ramla et Hindou sont sœurs. Les hommes de la famille, père et oncles, se sont chargés d'arranger leur mariage qui aura lieu le même jour. On leur a répété les commandements de la bonne épouse, dont l'un d'eux rappelle qu'elle doit être « l'esclave » de son mari. Ramla était amoureuse d'Aminou, mais ce dernier a été évincé au profit de l'homme le plus puissant et fortuné de la région, déjà marié à Safira. Hindou se retrouve sous la coupe de Moubarak, violent et alcoolique, « irrécupérable » aux yeux des siens. La nuit de noces est un calvaire pour la jeune femme. Les mois qui suivent aussi. « Je suis devenue sa chose, il se défoule ». Quant à Safira, elle, n'a qu'une obsession : faire en sorte, par tous les moyens, que Ramla soit répudiée au plus tôt…

Le mot de « patience » revient dans ce texte comme un mantra, jusque dans les exergues des chapitres. Patience d'attendre une année pour être libre de sortir. Patience jusqu'à la mort d'avoir à accepter sa condition. Patience d'enfanter dans la douleur car « l'accouchement est le djihad des femmes ». L'ultime phrase de ce récit est l'uppercut final. « Pourquoi me demandez-vous de vivre ? » demande Hindou, et c'est comme si ces destins se couvraient de cendres.

« Les Impatientes », de Djaïli Amadou Amal, Editions Emmanuelle Collas, 252 pages, 17 euros.