En plein confinement, une croisière mouvementée pour le monde du livre

Pour réclamer la réouverture des librairies, une cinquantaine de libraires, éditeurs et auteurs, ont mené une nouvelle opération commando ce jeudi en bravant l’interdiction de naviguer sur la Seine. La police les a cueillis au retour.

 Libraires, écrivains  et éditeurs se sont relayés au micro pour réclamer la réouverture des librairies, fermées depuis le début du reconfinement.
Libraires, écrivains et éditeurs se sont relayés au micro pour réclamer la réouverture des librairies, fermées depuis le début du reconfinement. LP/Olivier Arandel

Il est 16h30 passé ce jeudi lorsque trois fourgons de police font irruption square du Vert-Galant, sur le Pont-Neuf à Paris. Une quinzaine de policiers en descendent et se précipitent pour verrouiller les sorties qui permettent de quitter le quai par les escaliers. Pendant une vingtaine de minutes, plusieurs écrivains, libraires, éditeurs, qui avaient quelques instants plus tôt été dûment contrôlés par la police fluviale, sont alors retenus par les forces de l'ordre.

Olivier Nora, patron des éditions Grasset, tente de se frayer un chemin et se fait bloquer sans ménagement le passage. Pendant ce temps, d'autres bus prennent position sur le pont, destinés à embarquer tout ce petit monde, lequel, il est vrai, vient de flirter avec l'illégalité.

Tous, finalement relâchés sur décision du Préfet de police, descendent en effet d'une vedette de croisière, spécialement affrétée par l'association littéraire Verbes. Parrainée par l'écrivain aventurier Sylvain Tesson et pilotée par Marie-Rose Guarnieri, libraire dans le XVIIIe arrondissement, cette structure a choisi de faire connaître haut et fort sa volonté de naviguer à contre-courant des décisions gouvernementales qui ont conduit à la fermeture des librairies.

C'est la deuxième fois qu'elle organise une opération « commando ». La précédente avait eu lieu le 2 novembre dernier avec la naissance du mouvement Rallumez les feux de nos librairies, soit l'invitation faite aux écrivains de se présenter à 15 heures dans une librairie de leur choix pour l'assurer symboliquement de son soutien en en rallumant, toujours symboliquement, les lumières.

Valérie Pécresse en visite annonce deux nouvelles aides

Il se trouve que le bateau, seul sur les flots en cette deuxième vague d'épidémie, vient de promener benoîtement ses passagers sous les fenêtres de riverains confinés qui n'en croient pas leurs yeux. Il est précisément rempli de vedettes de la littérature et de l'édition. Il y a là, entre autres, Sylvain Tesson, donc, Nancy Huston, Alice Ferney, Chloé Delaume — qui vient d'être récompensée du prix Médicis pour son roman «le Cœur synthétique» (Editions du Seuil) —, Alexandre Jardin, Sorj Chalandon, Sébastien Spitzer, mais aussi plusieurs figures de l'édition française.

Valérie Pécresse aurait fait partie du lot si ses obligations ne l'avaient conduite à quitter le navire avant qu'il ne s'élance. La présidente du conseil régional d'Ile-de-France est venue annoncer deux mesures d'aides qui seront votées jeudi prochain. La première accordera une somme de 5000 euros, destinés à compenser les pertes d'exploitation, à 126 libraires de la région parisienne. La seconde invite la profession à faire mieux connaissance avec l'instauration de 1000 chèques numériques de 1500 euros chacun.

«Je n'avais pas d'autre choix que de désobéir pour sauver ma librairie»

Pendant près d'une heure que dure la promenade, une dizaine d'intervenants prennent la parole dans la foulée d'une longue lettre, véritable cri du cœur, adressée au ministre Alain Griset, délégué aux Petites et Moyennes Entreprises, par la libraire cannoise Florence Kammermann. « Monsieur le ministre […] vous jetterez-vous sous un train pour obéir aux ordres illogiques qui vous ont été donnés? […] Je n'avais pas d'autre choix que de désobéir pour sauver ma librairie. »

Les policiers ont bloqué les participants de la croisière, dont Alexandre Jardin, à leur descente de la péniche. LP/Olivier Arandel
Les policiers ont bloqué les participants de la croisière, dont Alexandre Jardin, à leur descente de la péniche. LP/Olivier Arandel  

Et Alexandre Jardin d'enchaîner : « Personne ici n'est cinglé. Aucun gouvernement n'a la légitimité pour interrompre la diffusion de Victor Hugo ! […] Il n'est pas possible que Macron trouve normal qu'il y ait des bâches sur les bouquins (NDLR : dans les grandes surfaces) ». Tesson, lui, parle au moment pile où le navire passe sous Notre-Dame. « Notre-Dame a brûlé ! Ne laissons pas brûler les livres ! » Chloé Delaume s'inquiète d'un « affaiblissement de l'équilibre mental ». Joann Sfar n'y va pas par quatre chemins : « Cette mesure équivaut à tirer une balle dans le pied de la démocratie […]. Le gouvernement prend un plaisir de sale gosse à s'en f…. »

L'éditeur Nora tient toutefois à doucher ce « lyrisme ». « N'oublions pas qu'au printemps, nous nous sommes fragilisés nous-mêmes lorsqu'il nous a été proposé que le livre soit un produit de première nécessité et que le SLF (Syndicat de la librairie française) a refusé. » Et sur l'onde calme de la Seine, c'est comme si ses mots, provoquant ici et là un assentiment, dessinaient de larges et pensifs ronds dans l'eau.