«Dictionnaire amoureux de l’inutile» : chez les Morel, l’esprit est de famille

François et Valentin Morel cosignent leur premier livre. Un ouvrage à l’image du père, qu’on connaît sur scène ou à la radio, comme du fils, qu’on découvre. Rencontre.

 François Morel et son fils, Valentin, publient ensemble un « Dictionnaire amoureux de l’inutile » (Ed. Plon).
François Morel et son fils, Valentin, publient ensemble un « Dictionnaire amoureux de l’inutile » (Ed. Plon). LP/Arnaud Journois

« On fait la gueule ou on sourit? L'air sérieux ou l'air con? », interroge François Morel. Face à l'objectif, le choix n'a rien de cornélien pour l'ancien Deschiens. « Va pour l'air con, c'est mon fonds de commerce », s'enorgueillit-il de sa voix douce et ronde, arborant un large sourire qu'il fait tendre vers le niais. A ses côtés, son fils, Valentin, 31 ans se met au diapason. Il y a comme un air de famille dans le lever de sourcil.

Rendez-vous a été pris aux Ondes, face à la Maison de la radio. Le duo s'assied au pied d'une sculpture colorée et un peu brindezingue. Elle part tous azimuts, à l'image de leur « Dictionnaire amoureux de l'inutile », recueil de textes qui a paru la semaine dernière (Ed. Plon, 544 pages, 25 euros).

Partenaires pour un « ping-pong intellectuel »

Souvent sollicité par l'édition, François Morel a régulièrement décliné. L'idée d'un dictionnaire amoureux était séduisante, mais de quoi ? La gentillesse lui est proposée - « On s'imagine que je suis un type gentil, ce qui est très exagéré », sourit-il – mais il craint un côté « un peu neuneu » d'un demi-millier de pages sur le sujet.

Vaste champ d'exploration, et du possible, le thème de l'inutile lui convient davantage. Mais pas seul. Il lui fallait un partenaire pour « un ping-pong intellectuel ». Ce sera Valentin, son fils unique. Il lui propose. Ce dernier pense d'emblée qu'il va faire des recherches, lui trouver des idées… « Il m'a dit : Non, tu vas écrire à parts égales, se souvient Valentin. Dès lors, je ne me suis pas trop posé de questions, sinon je n'avançais pas, tout ce qui m'importait, c'est que ce que j'écrivais lui convienne. » C'était réciproque, nous fait comprendre le père.

Le « gamin » - on a vérifié, ce n'est pas son surnom (« On est loin des Deschiens à la maison », glousse le fils) bien que le père l'appelle ainsi au début de l'interview, un vieux reste sûrement – est « très content », forcément. « De faire quelque chose avec mon père et de lui montrer que je sais écrire », précise-t-il. « Je n'avais pas de doutes si je te l'ai proposé », le coupe François. « Moi j'en avais, réplique le premier. J'avais envie de savoir si j'allais y arriver. »

« Cinq textes chacun par mois pendant trois ans »

Ils écrivent au rythme métronomique de « cinq textes chacun par mois pendant trois ans ». Chaque mois, ils mettent en commun leur production qu'ils transmettent aux éditeurs, sans dire qui avait écrit quoi. Et lesdits éditeurs de se le demander… Y a-t-il un ton Morel de père en fils ? « Je ne sais pas, mais je serais bien content si c'était le cas, observe Valentin. Je découle de son écriture, de son univers à lui, j'ai grandi là-dedans, on a un peu une même envie de légèreté, constate-t-il. On a essayé de se surprendre et de s'amuser. »

Spirituel, votre fils, François ? « Il a de l'esprit oui, je crois, et beaucoup d'humour », soutient le père. Ils sont fiers. L'un « de faire quelque chose avec [s] on fils » et de constater « un esprit commun ». Le second « d'avoir écrit d'égal à égal avec [s] on père ». « Ça me surprend encore, d'ailleurs », soupire Valentin, par ailleurs intermittent du spectacle après des études de cinéma.

Assistant réalisateur, un temps chauffeur de Jean-Pierre Bacri, il poursuit depuis un an son père sur son excellent spectacle « J'ai des doutes » qui vient de reprendre. « Il me poursuit! », s'amuse François. Comprendre qu'il met la lumière sur lui et le suit dans ses mouvements sur scène avec un projecteur.

Un livre peaufiné pendant le confinement

« Dans une sorte d'arrogance de jeunesse, je me suis longtemps dit que jamais je ne ferais un truc avec mon père, confie encore Valentin. Mais passé un certain âge, la question ne se pose même plus et tu dis oui, c'est l'occasion de passer du temps ensemble, un temps que je chéris de plus en plus. »

Et dans la famille Morel, on demande aussi la mère et l'épouse. « C'est vraiment une œuvre familiale, tient à souligner François. Parce que c'est la mère de l'un et la femme de l'autre qui a fait les dessins (NDLR : Christine Morel), et c'était assez agréable de pouvoir faire quelque chose tous les trois ensemble. » Ce livre, ils l'ont peaufiné pendant le confinement, réunis au vert, dans la maison des parents en banlieue parisienne. « Là, on a vraiment écrit et travaillé à deux », se souvient Valentin.

« Et je crois qu'on aimerait bien en faire un second, avoir une bonne idée, surtout », reprend-il. « Surtout ne pas trop la chercher, qu'elle vienne, appuie François. Mais oui, ce serait rigolo. » Dans l'idée, il s'agirait de prendre un thème abstrait. « Ce qui permet d'y entrer un peu de tout et n'importe quoi ». A la sauce Morel, le tout comme le n'importe quoi se dévorent tout autant.

Une somme de bouffées d'air frais

« Dictionnaire amoureux de l’inutile » de François et Valentin Morel, dessinatrice : Christine Morel, Ed. Plon, 544 pages, 25 euros.
« Dictionnaire amoureux de l’inutile » de François et Valentin Morel, dessinatrice : Christine Morel, Ed. Plon, 544 pages, 25 euros.  

Leur livre s'ouvre sur « Académie française » et se referme avec « Zou ». Entre les deux, on passe par « dormir au cinéma » et « incipit », « grasse matinée » et « monochrome », « onanisme », « ricochet » et « slips bonbons »… un peu plus de 500 pages, un peu moins de 300 entrées dont la lecture donne à rire, à sourire, à rêver. C'est drôle et malicieux, tendre, léger, truffé d'assertions et de digressions, d'anecdotes telles que ce tour joué par Antoine de Caunes à José Garcia lors des obsèques de Philippe Gildas et qu'on retrouve à « Rire aux enterrements ».

« Tout peut être inutile, on y a mis ce qui nous passait par la tête, explique François Morel. Au départ, j'ai eu l'idée des ricochets, lancer des pierres sur la rivière, ce n'est peut-être pas utile mais cela peut être un joli moment avec un ami, son père ou son fils, explique-t-il encore. Ce livre, c'est un peu la collection de moments d'enfance, de découverte du monde, de pensées, et aussi comme un journal des trois dernières années, certains articles découlant de rencontres. »

« Un bouquin parfait pour les toilettes »

Somme de parenthèses pleine d'esprit et de bouffées d'air frais, ce dictionnaire est à picorer. « Un bouquin parfait pour les toilettes, s'aventure Valentin. Si vous voulez bien mettre ça en titre… » « C'est-à-dire qu'il y a des articles courts, d'autres plus longs », ajoute François. Il avait un jour imaginé un discours intitulé « Je veux être futile à la France ». Entre futile et utile, il n'y a qu'un « f » de différence, celui « de la fête, de la ferveur, des frissons, de la folie », nous glissait-il en 2019 en évoquant ce projet. Le voici dans les rayons et, à l'approche d'un hiver qui s'annonce pour le moins singulier, on ne saura trop le prescrire.

Ce qui amène une dernière question : comment rester optimiste ? « L'optimisme, c'est toujours un courage, parce que tout dans la vie nous indique qu'il faut être pessimiste », reconnaît le père, qui invite à reconnaître « la force vitale chez l'autre ». Le fils, lui, propose « aux gens d'arrêter de cliquer et de donner de la visibilité à ce qu'ils n'aiment pas ». Et de poursuivre : « Moi qui suis un mec qui a des colères sur plein de sujets, me plonger dans un truc amoureux, me forcer à rester dans le positif m'a fait beaucoup de bien. Pour être optimiste, il faut faire marcher la pompe à bonne humeur et à un moment ça vient tout seul ». Si c'est bon pour le Morel…