BD : Riad Sattouf et «l’Arabe du futur», les clés d’un formidable succès

La série de BD de Riad Sattouf, vendues à 3 millions d’exemplaires dans le monde et dont le tome 5 sort ce jeudi, est devenue un vrai phénomène éditorial. Radiographie d’un triomphe qui n’avait rien de programmé.

 « En écrivant l’Arabe du futur, je pensais à ma grand-mère bretonne, confie Riad Sattouf. Je voulais quelque chose de facile à lire. »
« En écrivant l’Arabe du futur, je pensais à ma grand-mère bretonne, confie Riad Sattouf. Je voulais quelque chose de facile à lire. » Marie Rouge

Les fans trépignent d'impatience et les libraires ne comptent plus les commandes : le tome 5 de « l'Arabe du futur », la BD autobiographique de Riad Sattouf, disponible ce jeudi, s'annonce déjà comme un formidable succès, dans la lignée des précédents.

Depuis la première parution en 2014, le roman graphique s'est écoulé à 2 millions d'exemplaires, auxquels il faut ajouter un million de ventes dans ses 22 traductions à l'étranger. Le phénomène éditorial se double d'un succès critique : « Fauve d'or » à Angoulême en 2015, il collectionne aussi les récompenses internationales. A défaut de pouvoir organiser une conférence dans les salles de cinéma, Riad Sattouf sera en live sur les réseaux sociaux ce mercredi soir à 21 heures. L'événement durera 45 minutes, à suivre sur les comptes YouTube, Faceboook et Instagram de l'auteur et d'Allary Editions.

Planche tirée du tome 5 de « l’Arabe du futur ». /Riad Sattouf/Allary Editions
Planche tirée du tome 5 de « l’Arabe du futur ». /Riad Sattouf/Allary Editions  

Cette formidable réussite n'avait pourtant rien d'attendue, comme le confie son éditeur Guillaume Allary. « Riad avait déjà un public mais ses BD se vendaient honnêtement, à 30 000 exemplaires maximum. Nous espérions 35 000 au mieux pour le premier tome de l'Arabe du futur. Nous en sommes aujourd'hui à 650 000 ! » Pourquoi un tel engouement ? Nous avons tenté d'en décrypter les raisons, même si, comme le souligne Guillaume Allary, il y a là « une part d'inexplicable ».

Un récit universel… « L'Arabe du futur » raconte la jeunesse mouvementée de Riad Sattouf, entre Syrie et Bretagne. « Tout est à hauteur d'enfant : les peurs, les peines, les joies… Chacun retrouve les sentiments de sa propre enfance », estime Guillaume Allary. Séparation des parents, relation avec la fratrie, souvenirs de Bretagne, chacun peut s'approprier un peu des souvenirs de l'auteur… Universel, « l'Arabe du futur » l'est aussi parce qu'il se veut accessible à tous. « J'ai voulu faire un album qui ne s'adresse pas qu'aux lecteurs de BD. Quelque chose de facile à lire. En l'écrivant, je pensais à ma grand-mère bretonne », revendique Riad Sattouf.

… mais une histoire singulière. Une bonne partie de la jeunesse de Riad Sattouf se déroule dans un petit village de Syrie, celui de son père. « C'est aussi un récit de voyage. Je pense qu'il y avait une curiosité des lecteurs à découvrir de l'intérieur une culture finalement méconnue », avance Guillaume Allary. Le contexte géopolitique mondial a-t-il pu également jouer un rôle d'attraction ? « Je ne sais pas. Je raconte d'abord une histoire personnelle, sans donner de point de vue. Je ne connais pas la Syrie à part ce petit village… En revanche, je sais que beaucoup de lecteurs se sont retrouvés dans l'évocation de cette double culture », témoigne l'auteur.

« Nous espérions 35 000 au mieux pour le premier tome de l’Arabe du futur, glisse son éditeur, Guillaume Allary. Nous en sommes aujourd’hui à 650 000 ! » /Riad Sattouf/Allary Editions
« Nous espérions 35 000 au mieux pour le premier tome de l’Arabe du futur, glisse son éditeur, Guillaume Allary. Nous en sommes aujourd’hui à 650 000 ! » /Riad Sattouf/Allary Editions  

Un public de 12 à 77 ans (et plus). « L'Arabe du futur » a réussi à toucher plusieurs générations. « C'est venu au fur et à mesure, constate Riad Sattouf. Au départ, j'avais plutôt un public adulte. Puis de plus en plus, j'ai vu apparaître des ados en dédicace. Souvent, ce sont leurs parents qui les ont conseillés. » Un public qui est loin de se limiter au lecteur de BD. « Nous l'avons conçu comme une véritable œuvre de littérature générale. On se rend compte que les lecteurs sont en très grande partie plutôt des amateurs de romans », précise Guillaume Allary.

Un grand talent de conteur. Riad Sattouf a mis dix ans pour accoucher du premier tome de cette histoire très personnelle. « Riad Sattouf est un grand narrateur, d'une précision et d'une sensibilité formidables, estime Benoît Peeters, écrivain et scénariste, spécialiste de la bande dessinée. Ce n'est pas un hasard s'il dit son admiration pour Hergé : il est peu dans cette lignée. C'est très fluide, même graphiquement. Il a su trouver la bonne distance : c'est un récit sans haine, qui ne piège pas son lecteur. Cela se lit comme on regarde une excellente série sur Netflix. »

Extrait du tome 5./Riad Sattouf/ Allary Editions
Extrait du tome 5./Riad Sattouf/ Allary Editions  

Grands-parents, parents, ados… tous conquis

Battista, 18 ans, étudiant parisien : « Ça m'a rappelé mes vacances en Bretagne. » « J'ai commencé à le lire il y a deux ans, sur les conseils d'amis de mes parents. C'est très différent des BD que j'avais pu lire avant. Le fait que ce soit vu à travers les yeux d'un enfant, cela adoucit le propos. Moi, ça m'a rappelé mes vacances en Bretagne quand j'étais petit. Il y a des scènes dures parfois mais c'est justifié et cela montre la sincérité du récit. Et les dessins, assez simples, collent très bien avec l'histoire. J'ai hâte de lire le tome 5. »

Victoire, 34 ans, manageuse parisienne : « Je suis ça comme une série TV. » « Je l'ai découvert grâce aux conseils d'un libraire. J'ai tout de suite accroché. Le fait de croquer cette histoire à hauteur d'enfant permet de s'attacher rapidement aux personnages. J'aime aussi la simplicité du trait et cette façon de raconter la grande histoire à travers la petite. Mais ce n'est pas un traité de géopolitique : pour moi, ça parle plus d'enfance et de déracinement. C'est un comme une série TV et j'ai hâte d'aller récupérer mon tome en click and collect chez mon libraire. »

Delphine, 49 ans, infirmière lyonnaise, 3 grands enfants âgés de 17 à 25 ans : « C'est la BD de la famille. » « C'est vraiment la BD de la famille, on en parle beaucoup entre nous, on est tous surexcités quand un nouvel album sort. Pour le tome 4, mon mari a boudé car il était le dernier à le lire. Surtout, elle nous a permis d'aborder sereinement la situation au Moyen Orient car nous n'avons pas tous le même regard sur ce qui se passe dans cette région. Mon plus jeune fils avait 11 ans quand est sorti le tome 1 et, ce qu'il aimait, c'était le côté aventure dont le héros est un enfant. Aujourd'hui, il est plus sensible aux aspects témoignages et historique. »

Tome 5 : sur les montagnes russes de l’adolescence

« Je m’appelle Riad. En 1992, j’avais 14 ans et je n’étais pas terrible. » Comme à son habitude, Riad Sattouf démarre le tome 5 de son autobiographie au long cours par une petite description physique. Une façon habile de planter le décor : le petit Riad est devenu un ado, « voûté car peureux » et « qui sent la sueur »…

A Rennes, où il habite avec sa mère, il va connaître tous les affres de cette ingrate période : les blagues sur son nom, le sentiment d’être seul au monde, la honte devant « les dominants du collège », le premier coup de cœur pour une fille… Mais s’il n’y avait que cela. Riad doit aussi faire face à ses fantômes. Ceux de ses années passés en Syrie. Celui surtout de son jeune frère, enlevé par son père, qui hante ses pensées et ruine tout espoir d’une vie familiale normale.

Depuis « la Vie secrète des jeunes » et son film « les Beaux Gosses », en passant par « les Cahiers d’Esther », on sait que Riad Sattouf sait parler comme personne de l’adolescence. La sienne était moins enviable que d’autres. Et pourtant, au milieu des drames, grands et petits, qui nouent le récit, il y a toujours ce recul nécessaire pour trouver à sourire. Des hauts, des bas, comme dans ces montagnes russes qu’adorent les ados…

LA NOTE DE LA RÉDACTION : 4/5