BD : Eric Corbeyran, le scénariste aux 400 albums

A 55 ans, le scénariste le plus prolifique de la BD française signe avec «L’Homme Bouc» son 400e album. Touche-à-tout, fan de hard rock, il assume sans complexe son statut d’auteur populaire.

 Crâne rasé, perfecto et santiag de rigueur, bagouses tête de mort aux doigts, Corbeyran confie être un « gros bosseur », pas angoissé par la page blanche.
Crâne rasé, perfecto et santiag de rigueur, bagouses tête de mort aux doigts, Corbeyran confie être un « gros bosseur », pas angoissé par la page blanche. Hachette Livre 2020

Le « Guinness book des records » n'est sans doute pas loin… À 55 ans et 30 ans de BD derrière lui, Eric Corbeyran vient de signer son 400e album, un bon polar fantastique, « L'Homme Bouc » (Editions Robinson, 192 pages, 29,95 euros). Le compte est vite fait : ce stakhanoviste écrit, avec une incroyable régularité, un scénario par mois ! Et c'est sans doute loin d'être terminé puisque les éditeurs comme les lecteurs en redemandent.

Il suffit d'aller faire un tour dans les rayons spécialisés en BD des librairies pour se rendre compte de l'omniprésence du bonhomme, qui a collaboré avec au moins 75 dessinateurs. Sur les étalages, des « one-shot », comme « Lie de vin », mais des séries surtout. « Le Chant des stryges », c'est Corbeyran ; « Le Régulateur », toujours Corbeyran ; « Château Bordeaux », encore lui. Touche-à-tout, même si le fantastique « l'éclate » plus que tout, il est aussi un auteur jeunesse, avec « Le Cadet des Soupetard », par exemple, et ne dédaigne pas le roman graphique plus sociologique (« Paroles de taulards »). Autant dire que tout amateur de bulles a un jour ouvert un de ses albums.

Dessiné par Aurélien Morinière, « L’Homme Bouc » est le dernier album de Corbeyran./Editions Robinson
Dessiné par Aurélien Morinière, « L’Homme Bouc » est le dernier album de Corbeyran./Editions Robinson  

Le secret ? Il n'y a qu'un à en croire ce natif de Marseille installé à Bordeaux. « Je suis un gros bosseur. Je me lève tôt et je commence à travailler dès 8 heures. Je passe dix heures par jour à mon atelier. Écrire, je n'ai que ça à foutre de ma journée, finalement… Je ne suis pas un artiste torturé : je n'ai pas l'angoisse de la page blanche. Les idées jaillissent et j'aime travailler vite. J'ai aussi eu la chance de tomber dans une période, à partir du milieu des années 90, où les éditeurs cherchaient plein de nouveaux auteurs et publiaient de plus en plus. Je suis un enfant de la surproduction en BD. »

«Je ne suis pas de ceux qui gueulent sur leur statut»

Certes. Mais au-delà du constat, il faut sans doute des motivations bien plus profondes pour se lancer au quotidien, corps et âme, dans un tel challenge. L'argent ? « A une époque, peut-être un peu. Mais aujourd'hui, je gagne bien ma vie et je ne suis pas de ceux qui gueulent sur leur statut », livre-t-il plutôt cash. L'ennui ? « Non, j'ai une vie en dehors. Je vais boire des coups, je me mets la tête à l'envers avec des potes… J'ai une passion pour le vin. J'adore aussi faire de la photo. Et la musique. J'essaye de jouer un peu de gratte. Je suis fan de métal depuis l'adolescence : Iron Maiden, ACDC… J'ai d'ailleurs gardé le look », s'amuse Corbeyran, crâne rasé, perfecto et santiag de rigueur, bagouses tête de mort aux doigts.

La réalité est donc ailleurs. « Je ne sais pas répondre à cette question de pourquoi autant ? Il faudrait une psychanalyse. Je crois que c'est un peu le bordel dans ma tête ! J'ai besoin d'être occupé. Dans le fond je suis un grand dépressif et un grand angoissé. Mais l'angoisse, si tu arrives à la maîtriser, c'est un moteur puissant. Je crois aussi que la réalité m'emmerde un peu. C'est Truffaut qui disait je préfère le reflet de la vie à la vie elle-même. Je suis un peu pareil. En travaillant comme je le fais, j'ai trouvé un équilibre. »

Auteur populaire assumé

En plus d'agacer certains de ses collègues, cette hyperproduction a, vue de l'extérieur, aussi ses travers. Car non, tout n'est pas bon dans le Corbeyran. Ce qu'il ne reconnaît qu'a demi-mot. « J'essaye beaucoup. Alors il y a des succès et des échecs… »

En revanche, il assume pleinement son statut d'auteur populaire. « Je suis un page turner, celui qui donne envie de tourner la page, un faiseur. Je suis dans l'entertainment et je n'ai pas d'autres ambitions. On ne me considérera jamais comme un philosophe et je m'en fous. C'est pareil pour la notoriété : je ne suis pas une star et je n'ai aucune envie de passer à la télé. Je me sens très bien sur mon créneau : j'ai des lecteurs, une reconnaissance dans le métier… Je veux continuer à donner du plaisir. Et je ne compte pas m'arrêter maintenant parce que j'ai encore plein d'idées ! » Rendez-vous est pris pour le 500e album.