Les selfies au musée, c’est tout un art

LE PARISIEN WEEK-END. Fini le temps où les appareils photos étaient interdits d’expos. Aujourd’hui, les visiteurs, smartphone à la main, mitraillent à tout-va, en quête du plus beau cliché à poster sur les réseaux sociaux. Un phénomène qui profite aussi aux lieux culturels.

 Martin Parr a malicieusement saisi, en 2018, dans la galerie des Glaces du château de Versailles, ce couple de touristes pour sa série « Death by Selfie ».
Martin Parr a malicieusement saisi, en 2018, dans la galerie des Glaces du château de Versailles, ce couple de touristes pour sa série « Death by Selfie ». Magnum Photos/Martin Parr

Une pression du pouce sur le smartphone, et clic, le visiteur photographie à la va-vite la sculpture, la toile ou l'installation, en y jetant un rapide coup d'œil. Parfois, il se contorsionne pour afficher son meilleur profil devant l'œuvre, avant de poster ses clichés sur les réseaux sociaux. Ce phénomène fascinant s'observe dans les musées du monde entier.

Martin Parr, génial photographe britannique exposé au Frac de Bretagne jusqu'au 24 janvier, y a posé son regard drôle et caustique. Comme avec cette photo d'un couple en pleine séance de selfies à Versailles, ou celle prise au Louvre, où un mur de mains et d'écrans se dresse devant la Joconde. Chaque touriste disposant de quinze secondes en moyenne pour mitrailler l'icône de la Renaissance italienne.

Les institutions jouent le jeu

Un fléau, diront les contemplatifs, qui voient leur sortie au musée virer au cauchemar. Mais une sacrée aubaine pour les lieux culturels! Une photo diffusée en ligne, en précisant l'endroit où elle a été prise, et voilà le musée starifié. Exemple ultime : quand Beyoncé immortalise sa visite privée en 2014 au Louvre en publiant un cliché d'elle et de Jay-Z devant Mona Lisa sur son compte Instagram aux 154 millions d'abonnés, c'est le buzz! Et les retombées sont inestimables pour le plus célèbre musée parisien qui, avec près de 10 millions de visiteurs annuels, n'avait pas vraiment besoin d'une telle pub.

Lors de sa visite privée du Louvre en 2014, la star Beyoncé a créé le buzz avec cette pose parodique devant « Apollon vainqueur du serpent Python. Capture Instagram Beyonce.
Lors de sa visite privée du Louvre en 2014, la star Beyoncé a créé le buzz avec cette pose parodique devant « Apollon vainqueur du serpent Python. Capture Instagram Beyonce.  

Même constat au Centre Pompidou, à Paris, qui comptabilise plus d'un million de contenus sous les hashtags #centrepompidou et #pompidou. « On est très attachés à ce que nos visiteurs puissent partager des photos de leurs coups de cœur. C'est un vecteur d'iconisation de nos collections, assure Paul Mourey, directeur du projet digital et chef du service numérique de ce temple de l'art moderne et contemporain. Plus ils les diffusent, plus ça profite à notre visibilité et plus ça donne envie aux gens de venir. »

Ici, comme dans de nombreux musées, on encourage même la prise de vues et le partage sur les réseaux. Chaque exposition est assortie d'un hashtag. Il suffit de taper #expochristo sur Instagram pour découvrir le regard des visiteurs sur le travail de Christo (1935-2020), cet artiste qui a empaqueté le pont Neuf, à l'honneur actuellement. Le château de Versailles relaie, sur son compte Instagram, les photos des internautes grâce au hashtag #Versaillesvupar. Plus ludique, une installation permettant aux visiteurs de se mettre en scène devant « Le Portrait de la journaliste Sylvia von Harden », une toile d'Otto Dix, a été installée en décembre 2019 jusqu'au confinement dans la galerie du Forum du Centre Pompidou. Amusants aussi, les filtres créés pour Facebook et Snapchat par le Grand Palais pour « Eblouissante Venise! » fin 2018 : les visiteurs pouvaient ajouter des masques à leur selfie!

Les musées redoublent d’inventivité pour satisfaire leurs visiteurs connectés. Le Grand Palais a par exemple créé un filtre « à la vénitienne »./capture instagram Grand-Palais
Les musées redoublent d’inventivité pour satisfaire leurs visiteurs connectés. Le Grand Palais a par exemple créé un filtre « à la vénitienne »./capture instagram Grand-Palais  

Bourdes en série

Mais cette envie irrépressible de mitrailler n'est pas sans risques. Car des touristes trop absorbés à prendre des selfies, ça peut faire tomber des cloisons. Ce fut le cas en 2018 en Russie, avec la chute d'une gravure de Goya et de son interprétation par Dali. Le selfie se prend souvent dos à l'œuvre. Le risque, alors, est de la percuter et de voir les présentoirs tomber comme des dominos! Coût estimé de cet accident dans une galerie de Los Angeles, en 2017 : 200000 dollars.

A Mont-de-Marsan (Landes), l'an dernier, un jeune homme a cherché le bon angle avec sa perche à selfie… Et paf, une dent cassée pour l'Ours-morse de Mauro Corda. Ou encore cet été en Italie, quand un Autrichien un brin casse-pieds a brisé deux orteils d'une statue représentant la sœur de Napoléon Ier alors qu'il prenait la pose. D'aucuns diront que les musées n'ont qu'à mieux protéger leurs œuvres.

Exposé en 2019 à Mont-de-Marsan, l’Ours-morse du sculpteur Mauro Corda a eu une défense cassée par une perche à selfie. Sud-Ouest/Pascal Bats
Exposé en 2019 à Mont-de-Marsan, l’Ours-morse du sculpteur Mauro Corda a eu une défense cassée par une perche à selfie. Sud-Ouest/Pascal Bats  

Les puristes, eux, déplorent le narcissisme de ces pseudo-amateurs d'art qui, tout occupés à prendre la pose, passeraient à côté de l'émotion que peut susciter la contemplation d'un tableau ou d'une sculpture.

Une façon de garder un souvenir personnalisé

Il fut même un temps où les musées bannissaient les photos. C'est toujours le cas au Prado, à Madrid. A Paris, cette même règle a été appliquée de 2010 à 2015 à Orsay, car « les visiteurs ne regardaient plus… et empêchaient les autres de voir », estimait Guy Cogeval, président de l'époque. En préface d'un catalogue d'exposition en 2012, il écrivait même : « Mon Dieu, on est en train de rentrer dans une époque de barbarie. » Le musée finira par lever l'interdiction sous la pression du ministère de la Culture, qui menait alors la campagne « Tous photographes ! » En revanche, flashs et perches à selfie restent majoritairement interdits.

« Pour certains, cet usage témoigne de la décadence de notre monde, observe Camille Jouneaux, qui pilote le compte Instagram La Minute Culture. Mais on peut tout simplement y voir une façon personnalisée de garder un souvenir des œuvres. Les photographes visiteurs ne sont absolument pas passifs, puisqu'ils choisissent celles à immortaliser. Il faut aussi les voir s'amuser à les détourner… »

En tête des pièces « instagrammables », on trouve les chefs-d'œuvre iconiques (comme la Joconde), suivis par les créations qui provoquent une émotion, puis par celles qui sont intrinsèquement très visuelles. Dans ce domaine, la reine incontestée est la Japonaise Yayoi Kusama qui, bien avant l'invention des smartphones, créait des installations monumentales et psychédéliques. Présentée l'an dernier à la Fondation Louis Vuitton à Paris, l'une de ses Infinity Mirror Rooms (une salle aux murs recouverts de miroirs et remplie de volumes blancs parsemés de pois rouges) a séduit le public, prêt à patienter une demi-heure avant d'y entrer. Le prix à payer pour repartir avec le selfie parfait.

Deux expositions très immersives

Projection d’un tableau sur les murs de l’Atelier des lumières, à Paris (11e), lors de l’exposition « Monet, Renoir… Chagall. Voyages en Méditerranée ». SP
Projection d’un tableau sur les murs de l’Atelier des lumières, à Paris (11e), lors de l’exposition « Monet, Renoir… Chagall. Voyages en Méditerranée ». SP  

Bain de couleurs. L'Atelier des lumières offre une plongée en Méditerranée à travers les œuvres des grands maîtres, de l'impressionnisme au modernisme. Mises en mouvement grâce à 140 vidéoprojecteurs, plus de 500 toiles projetées sur les murs de béton défilent sous vos yeux. Expérience visuelle garantie! « Monet, Renoir… Chagall. Voyages en Méditerranée », jusqu'au 3 janvier 2021 à L'Atelier des lumières, Paris (11e).

Voyage dans le temps. Au Grand Palais, Pompéi fait l'objet d'une mise en scène spectaculaire : reconstitution visuelle et sonore de l'éruption du Vésuve toutes les quinze minutes, façades des maisons romaines projetées en grandeur nature sur les murs… De quoi se laisser transporter en l'an 79, lorsque la cité italienne a été ensevelie sous la lave et les cendres. « Pompéi », jusqu'au 2 novembre au Grand Palais, Paris (8e).