L’expo Matisse au Centre Pompidou démontée : «Elle est restée dans le noir presque tout le temps»

L’exposition «Matisse, comme un roman», la plus attendue de la saison, a «fermé» lundi soir à Beaubourg. Le public n’a pu la voir que durant huit jours, avant le second confinement des musées. Nous avons assisté au décrochage ce mardi.

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 L’exposition «Matisse, comme un roman» n’aura été ouverte qu’une semaine au public, en octobre. Ce mardi matin, les transporteurs s’activaient pour décrocher les œuvres.
L’exposition «Matisse, comme un roman» n’aura été ouverte qu’une semaine au public, en octobre. Ce mardi matin, les transporteurs s’activaient pour décrocher les œuvres.  LP/Delphine Goldsztejn

En temps normal, le Centre Pompidou, à Paris, aurait envoyé un communiqué triomphant. Avant la pandémie de Covid-19, l'exposition « Matisse, comme un roman » aurait dû attirer entre 500 000 et 800 000 visiteurs. Un blockbuster annoncé, qui a fait travailler une centaine de personnes depuis le lancement du projet il y a trois ans. Ce lundi soir, l'exposition a « fermé », si l'on peut dire, au jour prévu. Elle est restée accrochée jusqu'au bout dans l'espoir d'une réouverture. Bilan : 23 926 visiteurs en 8 jours, du 22 au 29 octobre, avant le second confinement des musées.

Ce mardi matin a débuté le démontage des 230 œuvres, qui va durer dix jours au 6e étage du Centre Pompidou. D'énormes caisses avec des adresses à New York ou Boston, marquées « Fragile », indiquent que plusieurs tableaux sont déjà prêts à partir. Tout comme le merveilleux « Jardin à Issy », prêté par la Fondation Beyeler en Suisse, dont on voit toujours le cartel aux murs, à côté d'un rectangle vide et blanc dessiné par la lumière.

Près de 230 œuvres avaient été installées au 6e étage du Centre Pompidou. Mais seulement 23 926 visiteurs ont pu les admirer, alors qu’entre 500 000 et 800 000 personnes auraient dû venir./LP/Delphine Goldsztejn
Près de 230 œuvres avaient été installées au 6e étage du Centre Pompidou. Mais seulement 23 926 visiteurs ont pu les admirer, alors qu’entre 500 000 et 800 000 personnes auraient dû venir./LP/Delphine Goldsztejn  

Peu de bruit, à part le scotch qui recouvre la surface de verre sur les dessins de Matisse, pour les protéger durant le voyage. Les transporteurs de la société LP Art traversent une salle en portant une peinture, de manière très feutrée. Interdiction de les photographier de face : ces hommes, qui circulent avec des surfaces colorées valant des millions, ne doivent pas être reconnaissables. Dans les salles, chacun son métier par petites équipes : « Il y a les gens qui décrochent, ceux qui emballent, ceux qui constatent, ceux qui convoient », résume Pierre Paucton, régisseur d'expositions à Beaubourg depuis 1983.

Ceux ou plutôt celles qui « constatent », ce sont les restauratrices, chargées d'établir 230 constats, un par œuvre, sur une feuille séparée, pour certifier leur excellent état. « Ici, en l'occurrence, il n'y aura absolument rien d'abîmé, puisqu'on n'a pas eu de visiteurs », balaie Pierre. Quand ce dernier annonce qu'il « vient de dézinguer une vitrine », il ne parle pas de casse mais de travail bien fait en cadence : on l'a vu, avec une assistante, enlever le Plexi et nettoyer une vitrine de dessins, vide en quelques minutes.

«Un décrochage, c'est toujours triste, mais alors là…»

Rien à signaler : aucune trace de pas sur les « trottoirs », cette scénographie qui maintient les œuvres à distance et sur laquelle certains visiteurs finissent toujours par monter au risque de toucher les œuvres et de les abîmer. Pas la moindre tâche ici : « Regardez les cartels avec les titres des œuvres, nous glisse Liliana Dragasev, chargée de production. D'habitude, en fin d'expo, ils sont à moitié effacés. Là, ils sont nickels comme si on les avait posés hier. Cette exposition finit trop propre. Un décrochage, c'est toujours triste, mais alors là… ». Pierre abonde : « Quand une expo a vécu, il y a toujours des lampes qui claquent, des traces partout. Là, elle est restée dans le noir presque tout le temps ».

Certains filment leurs collègues en train de décrocher un tableau avec leur téléphone. Un nouveau protocole. « Je n'avais jamais vu ça avant. C'est lié au Covid », explique Pierre. En Suisse ou aux Etats-Unis, quelqu'un regarde ce petit film en direct devant son ordinateur : c'est le « convoyeur » de l'œuvre, chargé par le musée ou collectionneur prêteur d'assister au décrochage, mais parfois dans l'impossibilité de venir, en raison des restrictions ou interdictions de déplacement. Pour la « Femme à la voilette », prêtée par le Musée d'art moderne de New York, le démontage « en visio » était prévu ce mardi à 16 heures, soit 10 heures à Manhattan. Une œuvre doit être suivie « de clou à clou », comme on dit dans le métier, jusqu'au retour à son domicile.

Les régisseurs du Centre ont parfois eu des surprises, sur de grandes expositions passées. « Si le propriétaire privé est un gros fumeur, cela peut noircir son tableau. On a déjà récupéré aussi une peinture accrochée dans une cuisine, qui avait subi des projections de graisse… C'est pourquoi il faut toujours établir un constat au moment du prêt et du retour », expliquent-ils. Mais le plus dangereux, et ça a été le cas pour le cadre d'un Matisse, ce sont les insectes : « En montant l'exposition, on a eu une suspicion d'infestation, un trou d'envol sur le cadre d'une œuvre. On l'a tout de suite mise sous film, pour l'isoler. Dans une expo, le tableau infecté contaminerait ses voisins. On pratique une anoxie, une diminution de l'oxygène pour tuer les insectes », explique Pierre Paucton.

Le démontage va durer dix jours./LP/Delphine Goldsztejn
Le démontage va durer dix jours./LP/Delphine Goldsztejn  
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Aurélie Verdier, la commissaire de l'exposition, n'est pas venue ce mardi. Le démontage est surtout une opération technique. En octobre, celle-ci nous avait dit voir cette exposition comme une « célébration » de Matisse. Au téléphone, elle avoue « un peu de mélancolie » en pensant à ces huit jours d'ouverture seulement pour un projet « dans lequel on engage beaucoup de sa vie personnelle », mais refuse de s'y attarder.

« C'est un baptême du feu un peu curieux », reconnaît cette jeune conservatrice dont c'était la première grande exposition à Paris. Lundi soir, elle l'a revue seule une dernière fois. Et se projette déjà dans l'avenir, celui du « ré-accrochage complet » du musée d'art moderne du Centre Pompidou avant sa réouverture. « La suite, c'est ce qui m'excite », souffle-t-elle. Pendant ce temps, un camion banalisé roule vers l'aéroport Charles-de-Gaulle. A bord, des Matisse qui auront voyagé en France un peu trop incognito.