L’amour caché de Saint-Exupéry révélé grâce à des documents inédits

Christophe Champion, propriétaire de la librairie Faustroll, a déniché des trésors de l’écrivain qui dévoile une relation amoureuse inconnue. Il les présentera au salon du livre rare au Grand Palais.

 Paris, vendredi 11 septembre 2020. Le collectionneur Christophe Champion de Librairie Faustroll montrant une lettre d’Antoine de Saint-Exupéry : « Demain je vous écrirai mot d’amour sur un coin de table ».
Paris, vendredi 11 septembre 2020. Le collectionneur Christophe Champion de Librairie Faustroll montrant une lettre d’Antoine de Saint-Exupéry : « Demain je vous écrirai mot d’amour sur un coin de table ». LP/Olivier Arandel

Il l'appelait affectueusement « ma plume d'ange ». Elle, Jane Lawton. Son nom n'a pourtant jamais été mentionné par les biographes de l'écrivain Saint-Exupéry. Comment a-t-elle pu passer entre les lignes? Difficile à dire. Mais quelle émotion lorsque l'on se penche sur l'écriture en patte de mouche de l'auteur du Petit Prince, des documents jusqu'ici jamais dévoilés au public. En tombant sur cet ensemble, Christophe Champion, collectionneur de livres anciens, se doute qu'il effleure un trésor. Et pour cause : le contenu de ces sept documents - deux autographes, un livre dédicacé et illustré, deux lettres, un télégramme et un synopsis -, révèle une relation secrète de l'aviateur. Des écrits que le collectionneur de la librairie Faustroll à Paris vendra à partir du 18 septembre au salon du livre rare pour 60 000 euros.

D'elle, on ne sait rien, ou presque. « Seul l'historien Bernard Marck mentionne une certaine Miss Lawton dans son ouvrage L'Archipel. Il a repéré son nom dans une lettre de Saint-Exupéry », relate-t-il. Cette correspondance avait resurgi lors d'une vente aux enchères en 2010.

Mais depuis, cette mystérieuse Jane Lawton avait disparu des radars. Alors Christophe Champion exulte lorsqu'il tombe sur cette trouvaille « grâce à son réseau ». « Ces témoignages devaient être restés chez les Lawton toutes ces années », balaie-t-il, volontairement évasif et soucieux de préserver « ses sources ».

« En souvenir d'une plume d'ange que j'ai gardée »

D'un geste précautionneux, comme s'il manipulait du charbon, le collectionneur se munit d'un ouvrage relié de Vol de Nuit datant de 1933. Avec, à l'intérieur une dédicace écrite de la main de l'auteur. « Pour Jane Lawton, En souvenir d'un gramophone qui chantait des chansons pathétiques, d'un whisky qui avait une couleur de miel. […] En souvenir d'une plume d'ange que j'ai gardée », écrit-il. Autant de mots qui dévoilent une soirée intime passée avec elle. « Manifestement, il a récupéré une plume à l'un de ses vêtements d'où son surnom », sourit le collectionneur.

Dans les années 1930, l'écrivain est marié à Consuelo de Saint-Exupéry, artiste peintre, mais multiplie les conquêtes. « Jane Lawton n'est probablement pas la seule mais ce n'est pas une fille d'un soir », glisse Christophe Champion, fier de ses pépites. A cette époque, l'écrivain est au sommet de sa gloire. Son roman Vol de Nuit, inspiré de ses trajets en tant qu'aviateur, a connu un franc succès dès sa sortie en 1931.

Après sa découverte, le cinquantenaire, ancien banquier reconverti, a tenté de retisser les fils de cette histoire pleine de zone d'ombre. « Cette femme est Américaine. Il n'y a rien sur elle en France alors je pense qu'elle n'y a jamais vécu », souffle-t-il. Alors le passionné essaie de remonter sa trace aux Etats-Unis. Peine perdue. « Il y a énormément de personnes qui portent son nom de famille », regrette-t-il.

N'empêche, il élabore une hypothèse. « Je pense que Saint-Exupéry la rencontre aux Etats-Unis en 1938 ou 1939. A chaque fois, il y allait en avion pour des traversées. Il a pu aussi la croiser après son accident à Guatemala City en mars 1938 puisqu'il fait une longue convalescence à New York », raconte-t-il.

L'œil ravi, Christophe Champion extrait une deuxième lettre sur papier jaune orangé. Un bref regard suffit pour déchiffrer quelques phrases enflammées. « Demain, je vous écrirai mot d'amour sur un coin de table », s'embrase l'écrivain, qui ajoute « je me charge de vous obtenir un travail en trois jours ».

Le cercle intime de l'écrivain la connaissait

Peu à peu, les contours du puzzle se dessinent. Un autre document, un télégramme, est justement adressé… au consulat de France à New York. « Saint-Exupéry connaissait beaucoup de personnes au consulat grâce à son métier d'aviateur. Il lui a trouvé un poste comme promis », s'anime-t-il. Dans ce même télégramme, Antoine de Saint-Exupéry annonce sa venue et précise : « ne le dites à personne ». Non seulement, il décide de lui réserver sa première soirée en Amérique mais souhaite garder cette relation… cachée ! Une piste qui ouvre des perspectives incroyables pour les biographes : « comme consulter les archives du consulat. »

A mesure que les yeux s'habituent à sa calligraphie minuscule, la force de cette relation s'esquisse. « Je vais venir à New York […] Et je ne vous permets pas de rire si je vous dis que c'est pour vous seule que je viens parce que c'est vrai », affirme-t-il encore dans une correspondance.

Alors comment a-t-elle pu échapper aux biographes ? Sur une édition originale du roman Notes de guerre de 1942, on découvre interloqué une dédicace dactylographiée : Exemplaire spécialement imprimé pour mademoiselle Jane Lawton. « C'est surprenant que les spécialistes n'aient pas eu accès à ces livres car l'éditeur a imprimé plusieurs exemplaires à son nom, remarque Christophe Champion. D'un trait de stylo, Saint-Exupéry a écrit sur celui-ci à la va-vite « son vieil ami », ce qui signifie qu'elle était plus jeune que lui. On apprend aussi qu'elle n'est pas mariée. »

Au-delà des preuves d'affection, le dernier document montre l'importance majeure de cette femme dans la vie de l'écrivain. Enthousiaste, Christophe Champion extirpe minutieusement d'une pochette un petit tapuscrit dactylographié de juillet 1945.

Ce tapuscrit, un synopsis du Petit Prince adressé à Disney, a été tapé à la machine par Jane Lawton en personne. « Elle le soumet en vue d'une adaptation cinématographique. Non seulement le cercle intime de l'écrivain la connaissait mais il lui faisait confiance. La famille de Saint-Exupéry l'a forcément autorisé à l'envoyer. Le Petit Prince, l'un des livres les plus célèbres au monde, c'est elle qui, un an après le décès de son auteur, se charge de l'adresser à Disney ! »