Jesse Hughes, chanteur des Eagles of Death Metal : «Le 13 Novembre, je suis devenu français»

Le chanteur du groupe Eagles of Death Metal a conservé des liens très forts avec plusieurs survivants de l’attaque terroriste du Bataclan en 2015, et avec le public français d’une manière générale. Il s’en explique pour nous en exclusivité.

 Jesse Hughes et son groupe, Eagles of Death Metal, sont revenus chanter en France l’année dernière, au Hellfest, à Clisson (Loire-Atlantique).
Jesse Hughes et son groupe, Eagles of Death Metal, sont revenus chanter en France l’année dernière, au Hellfest, à Clisson (Loire-Atlantique). LP/Olivier Corsan

Pour les rescapés des attentats parisiens du Bataclan, des terrasses et du Stade de France (à Saint-Denis), le 13 Novembre sera à jamais un jour maudit. Mais ce vendredi, le confinement va rendre ce cinquième anniversaire « particulièrement terrible ». « Parce qu'on ne pourra pas tous se retrouver et se réconforter », résume Arthur Dénouveaux, le président de Life For Paris, l'une des deux associations de victimes.

Depuis cinq ans, une vingtaine de rescapés du Bataclan a noué des liens affectifs aussi solides que discrets avec le groupe rock qu'ils étaient venus fêter ce soir-là, Eagles of Death Metal, en particulier leur chanteur, Jesse Hughes. Ce dernier les a invités chez lui et en studio, à Los Angeles, et les a aidés financièrement. Le rockeur américain a accepté en exclusivité de nous parler de leur amitié, des propos qui ont entraîné le boycott du groupe en 2016 par deux festivals, et de son retour au Hellfest l'an dernier.

Depuis cinq ans, vous êtes très proches des rescapés du Bataclan. Comment est née cette amitié ?

JESSE HUGHES. A l'approche de l'anniversaire, je ressens presque la présence physique de ces personnes que j'aime tant. Ceux qui sont morts, qui ont été blessés, qui ont survécu, qui ont aidé, et toutes leurs familles. Nous n'avons pas simplement vécu ce terrible événement ensemble. Tout ce qui suit, nous le traversons ensemble. Nous nous soutenons. Entre nous, c'est au-delà de la famille. Ce soir-là, je suis en quelque sorte devenu Français. Je n'étais pas chez moi, mais j'étais « à la maison ». J'ai compris ce que signifie être Français, le caractère unique et la grandeur du peuple français.

Arthur Dénouveaux, le président de l'association Life For Paris, est devenu un ami. Il vous a aidé à vous enfuir du Bataclan.

Comment l'oublier ? Ce fut un moment intense. Ma compagne, Tuesday, mon batteur, Julian, et moi venions de nous échapper par la porte arrière. Nous étions lancés dans un sprint contre la mort dans la rue quand Arthur est venu vers moi. Je pensais que tout le monde venait me tuer. Mais Arthur nous a juste regardés : Je veux vous mettre dans un taxi pour vous amener à un poste de police. Il était tellement inquiet. Et son geste si altruiste. Il nous a déposés dans un taxi et nous a donné 50 euros. Je me souviens de toutes les personnes que j'ai croisées cette nuit-là. Mais Arthur a été le premier, et je pense que c'est une rencontre importante pour nous deux.

Jesse Hughes avec Arthur Dénouveaux, le président de l’association de victimes du 13 Novembre Life For Paris. DR
Jesse Hughes avec Arthur Dénouveaux, le président de l’association de victimes du 13 Novembre Life For Paris. DR  

Vous l'avez accueilli, comme d'autres rescapés français, chez vous. Pourquoi ?

Tous ceux qui viennent de France sont les bienvenus chez moi. C'est une évidence, c'est mon devoir absolu. Ma maison est presque une ambassade de France. Vous savez, la maire de Paris (NDLR : Anne Hidalgo) m'a accueilli chaque année pour les anniversaires. J'aime beaucoup cette femme. Je pense qu'elle est une bonne dirigeante et une bonne personne.

Vous avez aussi aidé un groupe français, Captain Americano, à finir son album après le décès de son chanteur…

Captain Americano est un cas unique. Avant le concert, j'étais dans le bus, garé devant la salle, avec le leader du groupe. Il m'a expliqué qu'ils venaient de terminer l'enregistrement et que notre musique les avait inspirés. Quand je suis sorti de la salle et que je me suis un peu remis, je voulais savoir ce qui lui était arrivé. Et quand j'ai découvert que ce brillant auteur-compositeur n'était pas revenu, j'étais dévasté. Quand ses amis m'ont contacté, j'ai senti que c'était mon devoir de les aider à terminer leur album pour leur ami. C'est devenu une mission pour moi. Et une partie de mon processus de guérison dont je n'avais jamais parlé auparavant. Tous les garçons de Captain Americano sont venus à Los Angeles et nous avons passé presque une semaine et demie en studio, 18 heures par jour, à essayer de terminer cet album et atteindre leurs objectifs. Nous avons aussi fait un clip ensemble, « A Dozen Oysters ». C'est l'une des choses dont je suis le plus fier de ma vie.

VIDÉO. Attentat du 13 novembre : concert improvisé d'Eagles of Death Metal

Depuis l'attentat, votre groupe a fait de nombreux gestes pour les victimes, en toute discrétion. Pourquoi ?

En tant que chrétien et catholique dévoué, je sais que la seule vraie charité est anonyme. L'idée de tirer profit de cela est répugnante. Et je prends cela très au sérieux. Je veux être reconnu comme un survivant comme les autres. Joshua Homme (NDLR : cofondateur et batteur des Eagles of Death Metal, leader des Queens of The Stone Age, absent le soir du drame) est également très actif. Pour ce 5e anniversaire, il va mettre en ligne un concert inédit de son groupe, dont les bénéfices seront reversés à Life For Paris et au Nick Alexander Memorial Trust (NDLR : du nom du responsable de leur merchandising tué au Bataclan).

Certains de vos propos sur l'attentat ont fait polémique en France et provoqué le boycott de plusieurs festivals. Comment l'avez-vous pris ?

C'est compliqué. J'étais en colère, mais pas contre les Français. J'ai été déçu par les festivals. J'étais contrarié d'avoir été mal compris. Mais je ne suis pas désolé de vouloir rechercher la vérité, et le voyage vers la vérité n'est parfois pas si facile. Les choses ont été présentées comme si je dénigrais les Français, ce qui est la dernière chose que je voulais faire.

Le Hellfest, en 2019, a été le premier festival à vous réinviter en France. Comment l'avez-vous vécu ?

C'est probablement le concert le plus important que j'ai jamais donné. Je n'ai jamais eu le trac de ma vie, mais ce soir-là, j'avais tellement peur de monter sur scène ! Tellement peur que le public français ne m'aime plus. Avant le concert, j'ai eu besoin de prendre le pouls du public. Nous sommes sortis et pendant notre balade, mon agent de sécurité m'a alerté : Je pense que nous sommes en difficulté. Beaucoup de gens s'approchaient de nous, j'étais inquiet, mais prêt à tout accepter. Et une dame à l'allure maternelle et douce m'a pris dans ses bras. Elle avait fait un long voyage et m'a dit Je suis là pour toi, la France t'aime. J'étais tellement soulagé. J'ai passé une heure avec eux et je suis retourné dans notre loge super-enthousiaste. Et puis quand nous sommes montés sur scène, les artistes nous ont fait une haie d'honneur. Mec, c'était si beau. Cela démontre le caractère et la grandeur du peuple français. J'ai hâte de revenir jouer en France, j'espère l'année prochaine.