Gréco, Vian, Prévert... quand le Tout-Paris festoyait dans la cave du Tabou

Saint-Germain-des-Prés qui vient de perdre sa dernière muse, Juliette Gréco, aura été après-guerre, le centre de la vie intellectuelle, culturelle et mondaine parisienne. Et c’est dans la cave du Tabou que s’est forgée la légende.

 La cave du club Tabou à Saint-Germain-des-Prés à Paris en 1950, l’endroit idéal pour faire la fête jusqu’au petit matin.
La cave du club Tabou à Saint-Germain-des-Prés à Paris en 1950, l’endroit idéal pour faire la fête jusqu’au petit matin. DN

Juliette Gréco s'est éteinte mercredi à l'âge de 93 ans. Les obsèques de la chanteuse et comédienne, se dérouleront le lundi 5 octobre à l'église Saint-Germain-des-Prés … l'église qui domine le célèbre quartier dont elle était la dernière figure. Et l'incontournable « muse », comme l'a dit Emmanuel Macron dans l'hommage qu'il a rendu à l'artiste. 73 ans plus tôt, Juliette Gréco était un symbole de la vie culturelle qui régnait déjà dans ce quartier.

Une bien étrange photo barre la Une du magazine Samedi-Soir le 3 mai 1947. Une belle inconnue aux yeux mélancoliques se tient debout dans un escalier sombre. A côté d'elle, un jeune homme fixe, absorbé, la bougie qu'il tient à la main. « La jeunesse aime, dort et rêve de Bikini dans les caves de Saint-Germain-des-Prés. Lire notre reportage en page 6 », invite le magazine aux 400 000 exemplaires.

La rêveuse s'appelle Juliette Gréco, elle a 20 ans et ne restera pas inconnue très longtemps. Quant au garçon à la chandelle, c'est Roger Vadim, 19 ans seulement. Il sera bientôt un réalisateur consacré, le futur mari de Brigitte Bardot, Catherine Deneuve, Brigitte Fonda… Et l'escalier alors? Miteux à souhait, il semble dévaler vers on ne sait quel gouffre. Une cave plutôt, voûtée, crasseuse, toute en longueur : bienvenue au Tabou! Dehors, ce n'est pas mieux. De sa lumière jaune pisseux, l'enseigne éclaire la rue Dauphine.

«Une bouche de l'enfer»

C'est pourtant là, au 33, que convergent les fêtards du quartier. Le Tabou a l'avantage de rester ouvert toute la nuit. Exception accordée par le préfet pour permettre aux ouvriers des Messageries de Presse, installées rue Christine, d'aller s'en jeter un ou deux après le boulot. Pour la troupe de poètes, écrivains, peintres, musiciens et philosophes ou journalistes, chassés du Bar-Vert ou du Flore à minuit, c'est l'after idéal, pour jouer les prolongations. Les noctambules de Saint-Germain-des-Prés, en quête permanente de nouveaux repaires, s'y établissent le 11 avril 1947. Mais au sous-sol…

Le pianiste Duke Ellington est félicité par, de gauche à droite, Boris Vian, Juliette Gréco et Anne-Marie Cazalis  le 19 juillet 1948./Keystone
Le pianiste Duke Ellington est félicité par, de gauche à droite, Boris Vian, Juliette Gréco et Anne-Marie Cazalis le 19 juillet 1948./Keystone  

La légende, peut-être vraie après tout, raconte que c'est Juliette Gréco qui a déniché l'improbable antre : le manteau qu'elle avait posé sur la rampe de l'escalier glisse jusqu'au pied de la cave. Ils découvrent la grotte : elle sera parfaite pour écouter de la musique, réciter des poèmes et refaire le monde entre copains, rêve déjà sa petite bande. Ils parviennent à convaincre les tenanciers du bistrot de leur louer ce long boyau.

Trois semaines après l'ouverture, Samedi-Soir est déjà à l'affût. Page 6, Jacques Robert décrit, avec un brin de sensationnalisme, le « véritable sanctuaire de la nouvelle génération » : « La cave du Tabou, aux environs de deux heures du matin, est une bouche de l'enfer. On dirait qu'une locomotive vient de traverser le lieu en y laissant de la vapeur. La seule boisson autorisée est le Coca rhum. De chaque côté de la salle, des banquettes de bois. Devant, des tables et des tabourets et au centre, une cohue de danseurs : les rats de cave, qui s'agitent sur des Boogie-Woogies ou du Be-Bop forcené. »

«On n'y voyait plus rien»

Pendant la guerre, on descendait aux abris pour sauver sa peau. La jeunesse parisienne y célèbre maintenant sa liberté retrouvée. « Tous aux abris ! » semble être devenu le cri de ralliement de ces fêtards troglodytes, où les fameux zazous, jazz dans la peau et chemise à carreaux dessus, sont légion. La vie se consume dans les vapeurs d'alcool, les volutes de cigarettes et les notes de jazz endiablées. « Il ne faut plus chercher les existentialistes au café de Flore. Ils se sont réfugiés dans les caves. Après les caves du Vatican, celles de Saint-Germain-des-Prés », s'amuse le journaliste de Samedi-Soir.

Gréco, Vian, Prévert... quand le Tout-Paris festoyait dans la cave du Tabou

Les existentialistes ? Jean-Paul Sartre, c'est le prophète du quartier depuis qu'il s'est établi - avec son inséparable, Simone de Beauvoir - au café de Flore pendant la guerre (parce qu'il était chauffé). Dans ses livres et ses conférences, le philosophe professe que chaque individu est un être unique, maître de ses actes et de son destin. La pensée est austère, mais dans le quartier, elle résonne comme un appel à profiter de la vie. L'existentialisme est un noctambulisme. Qui n'hésite pas s'aventurer dans la cave surchauffée à 50 °C par la frénésie ambiante.

Au Tabou, le sage pick-up des premières semaines a été vite remplacé par des orchestres de jazz. A deux heures du matin, surgit la belle figure pâle de Boris Vian, venu faire un bœuf avec une joyeuse troupe de musiciens, où l'on retrouve ses frères. Avec sa « trompinette », l'écrivain, qui vient de publier « L'Ecume des jours », met le feu. « Le brouillard de cigarette était quasi londonien, et le vacarme si intense que, par réaction, on n'y voyait plus rien […] Parfois la musique s'arrêtait pour boire un coup », écrira-t-il en 1951 dans son « Manuel de Saint-Germain ».

Gréco, l'égérie des lieux

Dans le sillage de Vian, plus rarement de Sartre, la cave accueille le philosophe Maurice Merleau-Ponty, le poète Jacques Prévert, le jeune chanteur Mouloudji, le vibrationniste Lionel Hampton, et beaucoup, beaucoup d'autres. Juliette Gréco filtre à l'entrée, sert parfois au bar, puis déclame les poèmes de Prévert et de Raymond Queneau, qui y passe souvent une tête. Son amie et complice, l'écrivaine Anne-Marie Cazalis, la pousse à chanter. Depuis que sa silhouette noire a fait la couverture de Samedi-Soir, elle est l'égérie des lieux.

Boris Vian avec Juliette Gréco  au Club Saint-Germain en 1949./CE
Boris Vian avec Juliette Gréco au Club Saint-Germain en 1949./CE  

A la suite de l'hebdo, le célèbre magazine américain « Life » consacre le « Tabou » en juin 1947. Le mythe de Saint-Germain-des-Prés est en marche. Parisiens de la rive droite, provinciaux, touristes étrangers… tout le monde veut sa part de fête. C'est la gloire… et déjà, la déchéance. Vian et les autres mettent les voiles et migrent au Club Saint-Germain, rue Saint-Benoît, qui devient le temple du jazz parisien. Ou à la Rose-Rouge, le cabaret-théâtre qui fait fureur rue de la Harpe.

En 1951, ce n'est déjà plus qu'un souvenir, mais Boris Vian ne pas crache sur sa tombe quand il se repasse le film de ce « centre de folie organisée ». « Disons-le tout de suite, aucun des clubs qui suivirent n'a pu recréer cette atmosphère incroyable, et le Tabou lui-même, hélas ! ne la conserva pas très longtemps, c'était d'ailleurs impossible. »

Pour une balade dans l'histoire de l'âge d'or du quartier : « Saint-Germain-des-Prés, les lieux de légende », de Gilles Schlesser, éditions Parigramme, 19,90 euros.