Geluck nous ouvre la tanière du «Chat»

Revoilà le Chat ! Le 23e album du drôle de félin inventé par Philippe Geluck sort ce mercredi. Pour en savoir un peu plus sur l’animal, nous sommes allés le débusquer à Bruxelles, dans l’atelier du dessinateur belge.

 Le tome 23 du Chat sort mercredi : à cette occasion Philippe Geluck a ouvert son atelier au Parisien-Aujourd’hui en France et illustré le journal du 14 octobre.
Le tome 23 du Chat sort mercredi : à cette occasion Philippe Geluck a ouvert son atelier au Parisien-Aujourd’hui en France et illustré le journal du 14 octobre. Dessin Philippe Geluck

Comme tous les matous, le Chat de Geluck sait se faire discret. Bien sûr, quand il est l'heure de venir se faire cajoler par ses fans, il sait aussi se montrer. Comme en ce 14 octobre où on le retrouvera, fidèle à lui-même, s'affichant dans toutes les librairies pour son 23e album. Mais à Bruxelles, là où il est né, il préfère rester à l'ombre, au fond de la cour d'une petite rue tranquille du plutôt chic quartier d'Ixelles.

Pour pénétrer dans l'atelier de son « maître » et créateur belge, il faut montrer patte blanche et attendre qu'on vienne vous ouvrir la large grille grise. Pas de nom sur la sonnette. Ou plutôt si, un, plutôt étrange : « Ça va bien ». « Oui, c'est nous ça », s'amuse Philippe Geluck, dans l'embrasure de la porte. « Il y a de temps en temps des gens qui sonnent et qui nous demandent : Ça va vraiment bien ? Vraiment ? », sourit-il, un rien potache.

Le père du « Chat » Philippe Geluck nous a fait visiter son atelier bruxellois dans le quartier d’Ixelles./LP/Jean-Baptiste Quentin
Le père du « Chat » Philippe Geluck nous a fait visiter son atelier bruxellois dans le quartier d’Ixelles./LP/Jean-Baptiste Quentin  

Derrière, il y a l'atelier. Un grand bâtiment tout en brique rouges et baies vitrées, desservi par une petite passerelle en bois et entouré de verdure. Un Chat en bronze et en lévitation, version maousse, accueille le visiteur juste avant l'entrée. « On est installé là depuis 15 ans. Je suis né et j'ai grandi à quelques centaines de mètres. Quand les enfants sont nés, nous sommes d'abord partis nous installer à la campagne, à 30 km de Bruxelles. Quand ils ont quitté la maison, nous sommes revenus en ville, pour être plus près de la vie. J'ai pu acheter cet endroit qui était, au XIXe siècle, un dépôt de brasserie et en faire mon atelier. Nous habitons au-dessus », raconte le dessinateur.

« Je n’ai pas d’angoisse de la page blanche. Je reste rarement en panne plus de dix minutes…, confie Geluck. Et, si ça m’arrive, je me mets simplement à dessiner le Chat »./LP/Jean-Baptiste Quentin
« Je n’ai pas d’angoisse de la page blanche. Je reste rarement en panne plus de dix minutes…, confie Geluck. Et, si ça m’arrive, je me mets simplement à dessiner le Chat »./LP/Jean-Baptiste Quentin  

Sous les plafonds voûtés, de sobres mais larges bureaux noirs. Des bibliothèques, des ordinateurs, des étagères, une salle de travail-salle à manger, une petite cuisine, un bureau entièrement vitré où trône la table à dessin « à l'ancienne » de Philippe Geluck.

Un Chat omniprésent, sous toutes ses formes

« C'est moi qui ai voulu ce côté aquarium. Comme ça, tout le monde voit que je travaille », glisse-t-il dans un sourire. Car le créateur du félidé aux 14,5 millions d'albums vendus, n'est pas seul à veiller aux destinées de l'animal. « J'ai une équipe de sept personnes qui m'entoure, archiviste, assistant, coloriste… mais pas tous à temps plein. Ils ont tous au moins dix ans de moins que moi et je crois que ça me motive », confie le jeune homme de 66 ans.

Mais dans ce vaste espace de travail, il y a surtout « Le Chat », encore et encore. Sous toutes ses formes − dessins, livres, statues de bronze ou de résine, photos, vidéos, mugs, verres, chocolats… −, de toutes les couleurs et dans toutes les positions. Même les plus compromettantes, comme sur ce vitrail où le retrouve en plein accouplement, avec pour simple légende « Fécondation in vitraux ».

Dans l’atelier, une accumulation d’objets liés au Chat, dont son magnifique slip léopard encadré./LP/Jean-Baptiste Quentin
Dans l’atelier, une accumulation d’objets liés au Chat, dont son magnifique slip léopard encadré./LP/Jean-Baptiste Quentin  

Dans la série intime, un magnifique slip léopard encadré, qui n'appartient pas à l'auteur mais à son personnage, trône sur une bibliothèque, entre livres d'art et bouquins dédicacés par des copains. « Mais attention, ce n'est pas une exposition. Seulement une accumulation d'objets, de souvenirs, d'œuvres, réalisés pour des expositions ou que l'on m'a offert. Il y a aussi un côté work in progress comme ce prototype de Mappemonde Le Chat sur laquelle je travaille encore », tient à préciser le maître des lieux.

«Je suis presque un fonctionnaire du gag»

Chaque matin, cinq jours sur sept, c'est donc très entouré d'innombrables Chats, que Philippe Geluck commence ses journées. « Je descends vers 9 heures et je reste jusqu'à 19 heures. Je regarde d'abord mes mails, je réponds aux plus urgents et après je me mets à ma table à dessin. Je suis presque un fonctionnaire du gag, rit-il. C'est une discipline, mais aussi un besoin et un plaisir... » Et les idées arrivent assez vite. « Je n'ai pas d'angoisse de la page blanche. Je reste rarement en panne plus de dix minutes… Et, si ça m'arrive, je me mets simplement à dessiner le Chat. Dès que je le vois prendre forme, c'est comme s'il me suggérait quelque chose. Il m'inspire ! Et quand la mécanique se met en marche, il y a souvent un petit côté magique. Une idée en entraîne une autre, que je note immédiatement pour pouvoir m'en souvenir. »

Philippe Geluck a mis de côté ses activités télé et radio. « Je me suis dit que la vie filait vite et que j’avais davantage envie d’être ici, dans mon atelier »./LP/Jean-Baptiste Quentin
Philippe Geluck a mis de côté ses activités télé et radio. « Je me suis dit que la vie filait vite et que j’avais davantage envie d’être ici, dans mon atelier »./LP/Jean-Baptiste Quentin  

Cette peur d'oublier − « ça me traumatise quand je ne me souviens plus d'un truc super que j'avais trouvé sous la douche » − le poursuit. « Le week-end, je le consacre aux miens. J'adore être avec ma femme Dany, mes enfants et petits-enfants. Mais quand je pense à un gag, je prends vite mon téléphone pour l'écrire, discrètement. Souvent, mon épouse me voit et me demande : Mais à qui tu écris comme ça… Si ma femme s'absente un samedi, je descends aussi souvent à l'atelier travailler. Je n'aime pas faire des choses tout seul, regarder un film ou lire », confie-t-il.

Gros travailleur, qui peut produire « 20 dessins par jour », le papa du Chat a quand même depuis une dizaine d'années débranché ses activités télé et radio. « J'ai fait beaucoup de choses en même temps pendant dix ans. J'ai adoré. Mais j'y ai mis fin. Je me suis dit que la vie filait vite et que j'avais davantage envie d'être ici, dans mon atelier, que dans le train entre Paris et Bruxelles. »

«Je crois que je ne serai jamais lassé de lui»

Il en profite pour se livrer à deux autres passions : la sculpture et la peinture. Les vingt bronzes monumentaux du Chat qu'il a réalisés devaient être exposés sur les Champs-Elysées au printemps. L'exposition, annulée en raison du Covid-19, devrait finalement avoir lieu en avril 2021. En ce moment, il travaille d'arrache-pied à ses tableaux pour une exposition au Musée Soulages de Rodez en clin d'œil au peintre dont il est un fan absolu. « A cinq ans, grâce à mon père, je connaissais déjà son travail », raconte ce passionné d'art qui aime multiplier les hommages à ses maîtres.

« Rien que le dessiner me met de bonne humeur », dit Geluck de son Chat./LP/ Jean-Baptiste Quentin
« Rien que le dessiner me met de bonne humeur », dit Geluck de son Chat./LP/ Jean-Baptiste Quentin  

Mais qu'il travaille le noir façon Soulages ou la corde façon Christo, le dessinateur y associe toujours son Chat. « Je crois que je ne serai jamais lassé de lui. Je garde une fraîcheur, une vigueur, je dirais même une libido artistique très forte pour lui. Rien que le dessiner me met de bonne humeur. Il m'arrive de rigoler tout seul devant mes dessins ». Ce rire-là, à voir les milliers de fans du Chat, est tout ce qu'il y a de plus communicatif.

/DR
/DR  
Un matou très en verve

Alléluia, « Le Chat est parmi nous » ! Alors que le reconfinement semble nous pendre au nez, même masqué, le matou de Geluck revient comme le messie pour nous faire marrer. Un 23e album quasi miraculeux… puisqu’il n’aurait pas dû exister. Cette année, l’actualité du célèbre félidé devait se limiter à un catalogue, forcément réjouissant, contant ses aventures pour arriver, en statues de bronzes, sur les Champs-Elysées. Oui mais voilà : Covid, expo reportée, et donc album, le dessinateur belge, coincé chez lui et frappé par la grâce, se trouvant soudain inspiré.

Alléluia, disais-je… Pas question alors, surtout en pleine apocalypse, de ne pas céder à la tentation. Car, oui, le Chat sait toujours nous faire sourire ou rire avec ses aphorismes philosophico-humoristico-poétiques. Un exemple ? « Un con, c’est généralement quelqu’un qui l’est juste un peu plus que toi ». Un autre ? « Personnellement, je suis discrimophobe. Je hais la haine, je méprise le mépris et je respecte le respect. ». Un dernier pour la route ? « Si je n’étais pas là pour répondre aux questions que personne ne se pose, je ne sais pas qui le ferait ? » On vous le disait, le Chat est parmi nous. Et nom de dieu, ça fait du bien.

LA NOTE DE LA RÉDACTION : 4/5

«Le Chat est parmi nous», Les albums du Chat, tome 23, Philippe Geluck, Casterman, 48 p., 11,95 euros.