Exposition Pierre Dac : le «Schmilblick», c’est lui

A l’occasion des 45 ans de sa disparition, le musée d’art et d’histoire du Judaïsme célèbre l’autoproclamé «roi des loufoques» et précurseur des humoristes médiatiques.

 L’inventeur du mot, c’est Pierre Dac, le premier des grands humoristes radiophoniques, auquel le musée d’art et d’histoire du Judaïsme rend hommage.
L’inventeur du mot, c’est Pierre Dac, le premier des grands humoristes radiophoniques, auquel le musée d’art et d’histoire du Judaïsme rend hommage. Estate Brassaï - RMN-Grand Palais

On a tous grandi avec le « Schmilblick », sans savoir que ce sketch de Coluche de 1975 avait toute une histoire, ou même deux. Le « Schmili… », cet objet rond au nom imprononçable, qui tient dans la main, c'est bien Coluche qui l'a fait entrer dans la postérité, en s'inspirant d'un jeu de Guy Lux des années 1960. Mais l'inventeur du mot, c'est Pierre Dac (1893-1975), le premier des grands humoristes radiophoniques, auquel le musée d'art et d'histoire du Judaïsme rend hommage à l'occasion des 45 ans de sa disparition.

En 1951, cet Alsacien né André Isaac dans une famille juive de Niederbronn crée ce sketch autour d'un mot qui sonne comme une sorte de patois alsacien détourné. Une invention des « frères Fauderche », écrit-il dans le texte manuscrit de son sketch pour définir « cet extraordinaire appareil dont la conception révolutionnaire bouleverse de fond en comble toutes les lois communément admises, tant dans le domaine de la thermonucléaire que dans celui de la gynécologie dans l'espace… »

Du Devos avant Devos

Pierre Dac, c'est le maître de l'absurde : « C'est quand les carottes sont cuites que c'est la fin des haricots », « Le démon de midi arrive souvent à 14 heures », « Celui qui dans la vie est parti de zéro pour n'arriver à rien dans l'existence n'a de merci à dire à personne », « Rien n'est jamais perdu tant qu'il reste quelque chose à trouver »… Du Devos avant Devos, comme il a fait du Coluche avant Coluche. « Il est le numéro 1 de l'humour. Sans Dac, il n'y aurait pas eu Desproges, ni les Guignols. Antoine de Caunes en est fan, comme Alex Vizorek dans la jeune génération », raconte Jacques Pessis, commissaire de cette exposition et neveu adoptif de Pierre Dac. « C'était un travailleur acharné, se souvient-il, pour que chaque mot compte. Il n'a jamais quitté son bureau, à part les dernières semaines de son cancer ».

Le spécialiste a fouillé ses archives pour raconter l'humoriste - « un philosophe », coupe-t-il à travers des centaines de documents, affiches des premiers chansonniers, photos, lettres ou encore vidéos avec Dewaere, Depardieu, Sardou ou Brialy récitant du Dac, c'est quelque chose.

Pourquoi au musée d'art et d'histoire du judaïsme? Ce musée avait déjà rendu hommage à Goscinny, père d'Astérix, et Gotlib, d'origine juive eux aussi. Avec Dac, la résonance prend un tour d'une intensité particulière. Blessé lors de la Première Guerre mondiale, grand patriote qui se levait et enlevait son chapeau à chaque « Marseillaise », né dans une Alsace sous occupation allemande, l'humoriste se fait cinglant dès qu'il y va de l'indépendance de la France. De 1938 à la fin de la drôle de guerre en 1940, il publie 109 numéros de l'hebdomadaire satirique L'os à moelle, une sorte de Charlie Hebdo de l'époque, avec des caricatures féroces contre Hitler. A l'Occupation, il doit fuir. Avec humour, forcément : « Il y avait deux personnes célèbres en France, le maréchal Pétain et moi. La France a choisi Pétain. Je n'avais plus rien à faire ici… »

Dac, le Fou du roi

Après l'Espagne, il réussit à rejoindre Londres où il répond coup pour coup aux propagandistes de Vichy. Henriot, le secrétaire d'Etat à la Communication de Pétain, attaque sur les ondes « le juif Dac » : « Qu'est-ce qu'Isaac, fils de Salomon, peut bien connaître à la France ? ». L'humoriste répond le lendemain, et l'on ne peut que conseiller d'écouter intégralement cette archive de Radio Londres – dans l'expo ou sur Internet- d'une beauté sans retour, d'un mordant impitoyable. Le Général de Gaulle le fera décorer. Ce qui n'empêchera pas Pierre Dac, vingt ans plus tard, de se présenter contre lui à l'élection présidentielle de 1965, à la tête du parti du M.O.U., le « Mouvement ondulatoire unifié ». Avant Coluche et sa candidature de 1981, encore une fois. Dac, le Fou du roi.

Avec Francis Blanche, il signe le feuilleton « Signé Furax », sur Europe 1, à une époque où les audiences sont stratosphériques. Il écrit des romans, et des lettres d'amour à sa femme, présentées dans l'exposition. Pour elle, il se convertit même au catholicisme. Sans trop se prendre au sérieux. Pierre Dac était souple, jusqu'au grand écart avec les mots, et raide dès qu'on touchait à la liberté, la sienne ou celle de la nation. Etre drôle toute une vie, c'est quand même du sérieux.

«Pierre Dac, du côté d'ailleurs» , musée d'art et d'histoire du Judaïsme (Paris IIIe), jusqu'au 28 février, de 7 à 10 euros. A lire : « Pensées éternelles » de Pierre Dac (Le Cherche Midi)