Exposition : découvrez les 167 chefs-d’œuvre de Coco Chanel

La première rétrospective consacrée à l’icône de la mode Gabrielle Chanel, étourdissante, ouvre ce 1er octobre au Palais Galliera à Paris.

 Coco Chanel, créatrice et unique modèle à ses débuts, dont la ligne ne dévie jamais : « Il faut être soi-même. »
Coco Chanel, créatrice et unique modèle à ses débuts, dont la ligne ne dévie jamais : « Il faut être soi-même. » LP/Valentin Cebron

Les robes éblouissent en fuyant la lumière. Le luxe se pare de réserve, voire d'austérité. Les stars ou même princesses, de Marlene Dietrich et Romy Schneider à Grace Kelly, qui ont un jour - un soir - magnifié ces tenues exposées ont disparu, mais les robes leur ont survécu, éternelles. Quelle leçon au Palais Galliera avec l'exposition Gabrielle Chanel qui ouvre ce jeudi : ce n'est pas la mode qui est éphémère, c'est nous! Ne reste ici que la puissance pure du pli, du tissu, de la couleur - et encore, souvent assourdie, de l'ivoire au noir, bien plus de cinquante nuances… - sans chair et pourtant si vivant.

Quel paradoxe que cette exposition intitulée « Gabrielle Chanel, manifeste de mode », l'un des événements culturels de la rentrée, qui fête la réouverture du Palais Galliera, après deux ans de travaux qui ont permis de doubler la surface d'exposition du musée de la Ville de Paris, temple de la mode. On est loin ici du Chanel tapageur et branché de Karl Lagerfeld. Aux antipodes de la frénésie des podiums. Une leçon de choses et de maintien. « Manifeste », comme on le dit d'un mouvement artistique.

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Si la maison Chanel en est partenaire et a financé les travaux du musée, l'idée n'est pas, comme pour l'exposition Christian Dior à l'immense succès au Musée des Arts-Décoratifs en 2017-2018, de faire rayonner une marque de sa fondation à aujourd'hui, mais de revenir aux origines. Les 167 modèles exposés - seules manquent quelques pièces rares que devait prêter le Metropolitan Museum de New York, restées aux Etats-Unis à cause de la pandémie - ont tous été créés par Mademoiselle, Gabrielle Chanel (1883-1971), de 1916 à sa mort, l'année de son dernier défilé. Et c'est sa première rétrospective.

Elle travaille sur son propre corps

Pas besoin d'être un spécialiste, on n'a pas tous ce luxe : chaque bout de tissu provoque l'œil, comme on est instinctivement captivé par une silhouette ou un paysage. C'est beau mais d'abord c'est vrai. Au sens où Gabrielle Chanel a cherché la vérité d'une femme. La sienne. Pas besoin même pour elle d'être une spécialiste : elle ne sait ni coudre ni dessiner, et travaille directement sur son propre corps. Pour ajuster, se sentir bien, pouvoir bouger, lever un bras, « rester impeccable sans se soucier du vêtement », explique Véronique Belloir, l'une des deux commissaires de l'exposition.

C'est l'aventure d'une self-made-woman qui porte à 20 ans cravate et pantalon, les mains dans les poches, ce qu'une femme ne doit surtout pas se permettre. Chanel s'habille en Chanel. Créatrice et unique modèle à ses débuts. Dont la ligne ne dévie jamais : « Il faut être soi-même ». Une phrase qui n'a rien d'un slogan publicitaire facile en ce début de XXe siècle : « La femme est encore la vitrine de la réussite sociale de son mari, rappelle la commissaire. Pour l'habiller, on ne pense ni à son confort, ni au naturel. Le vêtement féminin impose le corset. Gabrielle Chanel se construit contre ».

Plus besoin de se torturer pour être élégante

« Ses vêtements n’accusent pas les formes », explique Véronique Belloir./LP/Valentin Cebron
« Ses vêtements n’accusent pas les formes », explique Véronique Belloir./LP/Valentin Cebron  

Pour elle-même, et contre des diktats qui vont polluer la mode, dès son époque et jusqu'à la nôtre : « Ses vêtements n'accusent pas les formes, ça laisse de la place au corps, à différents types de féminité. On est loin des femmes longilignes de Poiret », ajoute l'historienne. Dans la pratique : pas de pinces poitrine, taille peu marquée, des jupes qui reposent sur le point des hanches précis « où il y a des os », sourit l'experte en nous montrant presque. Plus besoin de se torturer pour être élégante. Ils tiennent tous seuls, ces habits.

La légende Coco - elle vient de nulle part ou presque - et sa part d'ombre - antisémite affirmée, elle a collaboré en 1939-1945, y compris horizontalement, pardon pour la trivialité dans un monde de mousseline, avec l'occupant allemand - ne sont pas abordées dans l'exposition. Les brèves notices biographiques en disent vraiment le moins possible. Rendant un blanc de dix ans - sa maison, fermée pendant la guerre, ne rouvrira qu'en 1954 - fascinant comme un trou noir. Silence. D'ailleurs les robes, tailleurs, manteaux parlent tous seuls. C'est étourdissant de faire presque toujours la même chose, mais toujours dans une lumière imperceptiblement différente, comme Monet et ses cathédrales ou ses meules.

Tout paraît si contemporain

Gabrielle Chanel ne cède… à aucune mode : « Elle ne succombe jamais à l'exotisme ou au fait de revisiter des périodes historiques passées comme beaucoup de créateurs. Quand elle élit une matière, elle la garde toute sa vie. On n'est jamais dans le frou-frou. L'ornement est presque invisible, toujours intégré à la coupe, même dans les robes du soir. Et chaque touche d'excentricité est tempérée par la monochromie », explique Véronique Belloir. Tout paraît si contemporain. « C'est parce qu'elle est hors du temps », ajoute cette dernière. Et hors des préjugés : elle adore le tweed, plutôt prisé des hommes et même des chasseurs de la haute bourgeoisie, qu'elle conjugue au féminin. Sublimer un tissu ordinaire, comme le jersey, c'est son jeu préféré.

Le tour de force de cette exposition tient aussi dans la variété des mannequins derrière les vitrines qui épousent des formes variées, nature, se tenant parfois les mains sur les hanches ou légèrement en arrière. Les robes vivent. Des photos et extraits de films montrent le passage de témoin : après Mademoiselle apparaît Marilyn, qui confia langoureusement ne dormir qu'avec quelques gouttes de Chanel n°5. « Le parfum est le prolongement de sa mode, ajoute Véronique Belloir, elle choisit un flacon très pur, minimaliste, juste un numéro comme nom, et le parfum est une abstraction, ne cherchant aucune note prise dans la nature ». En 2021, le flacon le plus célèbre au monde aura un siècle. Décidément indémodable.

« Gabrielle Chanel, manifeste de mode », Palais Galliera, musée de la Mode de la Ville de Paris (XVIe), mardi-dimanche 10 heures-18 heures, 21 heures jeudi-vendredi, 12-14 euros du 1er octobre au 14 mars, www.parismusees.paris.fr