«Eve Ensler a rendu la parole aux femmes» : le fabuleux destin des «Monologues du vagin»

A l’occasion des 25 ans de la pièce de la dramaturge américaine, Eve Ensler, et de sa réédition ce mercredi en version augmentée, retour sur le succès fulgurant de ce récit féministe et engagé, traduit en cinquante langues et jouée dans 140 pays.

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 Autrice des « Monologues du vagin », Eve Ensler a aussi créé le mouvement V-day qui collecte des fonds pour lutter dans le monde entier contre les violences faites aux femmes.
Autrice des « Monologues du vagin », Eve Ensler a aussi créé le mouvement V-day qui collecte des fonds pour lutter dans le monde entier contre les violences faites aux femmes. Olivier Dion

Il y a des rires, des larmes. Des spectateurs qui quittent la salle, choqués. Des femmes bouleversées, livrant leur histoire après la représentation. Un avant et un après. La pièce « Les Monologues du vagin », l'une des plus jouées au monde, laisse rarement indifférent. Ce texte féministe et militant, dont une édition augmentée paraît ce mercredi, fête ses vingt-cinq ans cette année. Rarement, avant lui, on avait entendu parler aussi librement de ce qui se passe entre les jambes des femmes.

En 1996, quand Eve Ensler joue sa pièce pour la première fois dans un petit théâtre de Manhattan, elle est loin de s'imaginer l'ampleur du phénomène qui l'attend. Ce texte, aujourd'hui traduit dans une cinquantaine de langues et joué dans 140 pays, elle l'a élaboré en courts chapitres, à partir de ses entretiens avec plus de 200 femmes.

Le déclic : une discussion sur la ménopause

« Au départ, je n'avais pas prévu d'écrire sur le sujet, raconte la dramaturge de 67 ans, jointe au téléphone depuis New York. Un jour, je discute avec une amie qui me parle de sa ménopause. Elle évoquait son vagin de façon tellement négative que cela m'a interpellée. J'ai voulu creuser et j'ai commencé à demander à mes amies, à l'improviste : tu en penses quoi, toi, de ton vagin ? ».

Les réponses qu'elle obtient sont « étonnantes, bizarres, tristes aussi ». Elle les recopie dans un carnet et continue son enquête. « Une dame m'a parlé d'une expérience sexuelle embarrassante quand elle était jeune au point de ne plus jamais avoir de relation après ça, explique-t-elle. L'idée qu'une femme puisse avoir honte à ce point m'a tellement perturbée, que ça m'a convaincue de prendre le sujet au sérieux ».

A cette époque, l'artiste joue une autre pièce. Le producteur du théâtre lui suggère de tester ce nouveau texte. Le succès est fulgurant. « C'était plein, chaque soir, et les gens faisaient la queue pour me parler à la sortie. J'avais la sensation d'avoir ouvert quelque chose, libéré une parole. Ces histoires, c'était la réalité de plein de femmes. Et elles avaient besoin d'en parler ».

La France a été l'un des derniers pays à jouer la pièce

En France, il faut attendre. Ce n'est qu'en 2000, quatre ans après ses premières représentations américaines, que la pièce est jouée en français… Mais pas dans l'Hexagone. « Aucun théâtre n'en voulait », raconte Fanny Cottençon, la première à défendre le texte, seule sur les planches, dans la langue de Molière. « On l'a donc d'abord montée à Bruxelles. »

« La France a été l'un des derniers pays à jouer la pièce, confirme Eve Ensler, et c'est le seul qui a voulu que je change le titre, ce que j'ai refusé. Bizarrement, aussi ouverts que les Français peuvent paraître, il y a aussi un puritanisme étrange, une pudibonderie qui m'a choquée. Mais une fois que cette barrière a été brisée, tout a changé. »

Qu'est ce qui pouvait choquer dans cette œuvre ? La répétition du mot vagin, déjà, prononcé 128 fois. « La démultiplication du mot est intéressante. Ça met mal à l'aise au début, mais c'est pour dédramatiser le sexe féminin, se le réapproprier, analyse Virginie Girod, docteure en histoire spécialisée dans les sexualités. On l'a toujours rendu dangereux, mystérieux, effrayant, pour mieux le surveiller. En enlevant la honte par le rire, la pièce montre qu'il n'appartient pas à la pudeur, qu'il n'y a pas à le cacher mais qu'il faut plutôt en parler de façon joyeuse. »

Une libération de la parole pour les victimes de viol et d'inceste

Des réactions de personnes choquées, les comédiennes qui ont porté le texte sur scène s'en rappellent bien. Fanny Cottençon se souvient de spectateurs quittant la salle. Séverine Ferrer, qui a joué la pièce pendant dix ans, revoit cette dame en élégant manteau de fourrure à Monaco se lever d'un coup en criant « C'est un scandale ! » Ou ce journaliste à la télé réunionnaise lui demandant, juste avant la première sur l'île, si elle joue nue sur scène.

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Mais les souvenirs, ce sont aussi les témoignages de spectatrices bouleversées. « A Avignon, une spectatrice s'est évanouie en pleine représentation. En entendant le texte, elle a réalisé qu'elle avait été victime d'inceste, ses souvenirs sont remontés d'un coup », raconte l'ancienne animatrice de « Fan de » qui a attendu près d'un an sur liste d'attente avant de pouvoir jouer tellement les comédiennes intéressées étaient nombreuses. « Ce spectacle a fait énormément de bien à des tas de femmes ».

« La première fois que l'on parlait de la sexualité féminine »

« J'ai tout de suite pensé que c'était un texte essentiel, se souvient Fanny Cottençon. C'était la première fois que l'on parlait bien et vrai, de la sexualité féminine. C'est le spectacle le plus cohérent que j'ai porté, où j'ai vraiment l'impression d'avoir rempli mon rôle de citoyenne. Aujourd'hui encore, des femmes m'arrêtent dans la rue. Et rien qu'à travers leur regard, je sais tout de suite que c'est pour les Monologues. Ça a créé une sororité magnifique ». « Cette pièce, ça a été un coup de foudre, glisse Séverine Ferrer. Ça m'a rendue fière d'être femme. Eve Ensler a rendu la parole à celles qui ne l'ont pas ».

Elle ne s'arrête pas là. En 1998, l'écrivaine crée le mouvement V-day, célébré chaque 14 février (V pour « Saint-Valentin » mais aussi pour « vagin ») qui collecte des fonds pour lutter dans le monde entier contre les violences faites aux femmes. « 90 % des réactions de femmes que j'avais, après le spectacle, c'était pour me raconter des abus, des viols, des incestes », raconte celle qui a depuis changé son nom en « V ». « Je savais qu'il y avait des violences, mais je n'avais pas l'idée de l'ampleur astronomique du phénomène. Alors, soit j'arrêtais de jouer cette pièce, soit je dédiais ma vie à ce combat ». Et l'activiste constate, amère, que la crise du Covid entraîne une « escalade horrible de ces violences ».

«Eve Ensler a rendu la parole aux femmes» : le fabuleux destin des «Monologues du vagin»

« Les Monologues du vagin », édition intégrale (avec 11 monologues inédits en plus des 19 d'origine). Ed. Denoel. 17 euros. 192 pages.