Des Rolling Stones à Elizabeth II : Annie Leibovitz, la photographe des stars

LE PARISIEN WEEK-END. Les magazines les plus célèbres ont publié en couverture les clichés de cette photographe américaine. Retour sur le parcours atypique et mouvementé de cette grande artiste de 71 ans.

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 Annie Leibovitz, en 2006, à l’occasion de la présentation d’un des nombreux livres consacrés à son œuvre.
Annie Leibovitz, en 2006, à l’occasion de la présentation d’un des nombreux livres consacrés à son œuvre. Getty/The Boston Globe/Suzanne Kreiter

Elle ne le sait pas encore, mais la séance qui l'attend va marquer sa carrière à jamais. Ce lundi 8 décembre 1980, Annie Leibovitz a rendez-vous dans les beaux quartiers de New York (Etats-Unis), à l'angle de la 72e rue et de Central Park West. A 31 ans, l'Américaine est déjà une photographe réputée, en mission pour le magazine Rolling Stone. Elle monte au septième étage du Dakota Building, l'un des immeubles les plus étonnants et reconnaissables de Manhattan avec son style néogothique, et sonne à la porte de l'appartement de John Lennon.

L'ex-Beatles l'accueille avec Yoko Ono. Ces deux inséparables sont d'excellente humeur. A plusieurs reprises, John insiste pour que son épouse apparaisse sur les clichés. Ce n'était pas prévu mais l'ambiance est chaleureuse, et Annie Leibovitz s'exécute. Elle ne manque pas d'imagination. Le musicien sait comment elle travaille. Elle l'a déjà photographié, il lui fait confiance. Jusqu'à s'étendre nu sur le sol, dans la position du fœtus, lové contre Yoko restée, elle, habillée. La photographe se penche sur le couple et saisit l'instant. Elle leur montre la photo, prise au Polaroid. La petite équipe est enthousiaste. Ce sera la dernière image de John Lennon. L'artiste meurt assassiné quelques heures plus tard, au pied de son immeuble, abattu par Mark David Chapman, un fan déséquilibré.

Le 8 décembre 1980, John Lennon et Yoko Ono posent pour Annie Leibovitz, quelques heures avant la mort du chanteur. Getty/Logan Fazio
Le 8 décembre 1980, John Lennon et Yoko Ono posent pour Annie Leibovitz, quelques heures avant la mort du chanteur. Getty/Logan Fazio  

Rolling Stone publiera le portrait à la une de son édition du 22 janvier 1981, vierge de toute légende, en forme d'ultime hommage. Aujourd'hui encore, cette photo reste une référence. « Elle ressemble à un tout dernier baiser », glisse avec pudeur Annie Leibovitz dans l'un de ses livres.

Au fil des pages des livres consacrées à la photographe, on découvre un impressionnant défilé de stars : Louis Armstrong, Mohamed Ali, Miles Davis, Patti Smith, Meryl Streep, George Clooney, Michael Jackson, Julia Roberts, les sœurs Williams … « Elle est la photographe de l'Amérique, résume l'éditeur Patrick Remy qui, dans les années 1990, l'a conviée à participer à une séance photo qu'il organisait. Il suffit de regarder les visages, les mouvements. Elle sait retenir la bonne attitude, se mettre en immersion. »

Tout au long de sa carrière, l’Américaine a photographié les stars d’Hollywood, comme Robert de Niro, ici en 2004.James Devaney/WireImage/Getty
Tout au long de sa carrière, l’Américaine a photographié les stars d’Hollywood, comme Robert de Niro, ici en 2004.James Devaney/WireImage/Getty  

Souvent, elle apporte le « petit truc » en plus, celui qui marquera les esprits : Whoopi Goldberg dans une baignoire remplie de lait, c'est elle. Demi Moore enceinte et nue sur la couverture de Vanity Fair, encore elle !

En désintox après la tournée des Stones

Annie Leibovitz ne s'interdit rien et s'adapte à tout, c'est sa signature. Au risque d'y laisser parfois sa santé. L'un de ses reportages les plus célèbres l'emmène au cœur de la tournée américaine des Rolling Stones, en 1975. A 26 ans à peine, elle publie une série de photos explosives, animales, sans fard. Tellement rock. La jeune femme, au plus près de la scène, sait parfaitement se faire oublier, même dans les loges ou les chambres d'hôtel. Elle intègre la bande de Mick Jagger et de Keith Richards avec son lot de substances illicites qui la conduit, comme un passage obligé, en cure de désintoxication.

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A l'époque, qui aurait pu imaginer qu'elle se retrouverait, un jour, dans les salons de Buckingham Palace ? Pour réaliser un portrait officiel… de la reine Elizabeth II d'Angleterre! Dans une séquence filmée en 2007 par la BBC, on peut voir la photographe et ses onze assistants sagement alignés sous les dorures, guettant avec fébrilité l'arrivée de la souveraine en tenue d'apparat. Le rendez-vous est limité à vingt-cinq minutes. Autant dire qu'il faut du métier et beaucoup de sang-froid face à une monarque qui n'apprécie guère ce genre d'exercice et répète qu'elle dispose de peu de temps.

En 2016, à 90 ans, Elizabeth II pose pour Annie Leibovitz, à Windsor, sans cérémonie. EPA/MaxPPP/Annie Leibovitz
En 2016, à 90 ans, Elizabeth II pose pour Annie Leibovitz, à Windsor, sans cérémonie. EPA/MaxPPP/Annie Leibovitz  

Lors de la première prise de vue, la portraitiste lui demande timidement si elle peut « retirer sa couronne » pour faire « moins habillé ». Elizabeth II semble effarée… « Moins habillé? Mais de quoi pensez-vous qu'il s'agisse? » répond la reine en désignant la robe qu'elle porte. La photographe s'en accommode et « apprivoise » peu à peu son sujet. Elle joue sur la profondeur de champ, l'éclairage naturel d'une fenêtre sur le parc. Le résultat est impressionnant, proche de l'esthétique d'un tableau. On y sent toute la gravité et le sens du devoir de la souveraine.

Le courant semble être passé entre les deux femmes, puisque Annie Leibovitz est de nouveau invitée en 2016, à Windsor cette fois, pour une autre séance, à l'occasion des 90 ans de la reine. L'artiste n'est pas du genre à taper sur l'épaule de ses modèles, mais force est de constater qu'elle parvient à créer de la confiance, une certaine proximité.

Les projecteurs, très peu pour elle

La même impression se dégage d'un cliché de Barack Obama dans le bureau ovale, seul, de dos, chemise blanche et mains dans les poches. En ce mois de janvier 2017, celui qui n'est plus président des Etats-Unis que pour quelques heures regarde, pensif, les jardins de la Maison-Blanche et ne semble plus faire attention à la photographe. Idem avec ce cliché du dalaï-lama, assis en tailleur sur un rocher du New Jersey en 1990, le regard dans le vide, en pleine méditation.

Généralement tout de noir vêtue, le haut du nez plissé derrière des lunettes rectangulaires, ses longs cheveux clairs lâchés, l'artiste, du haut de son 1,80 m, impressionne. Réputée exigeante, elle peut se montrer cassante quand il y a trop de monde autour d'elle. Ultra-perfectionniste, elle doute, s'agace, le regrette souvent. « Je voudrais que tout le monde sente et voie la même chose que moi au même moment », reconnaît-elle. Comme si, toujours, elle préférait la simplicité d'un tête-à-tête en décor naturel à une production sophistiquée, prisonnière d'un studio.

Annie Leibovitz devant sa photo iconique de l’actrice Demi Moore, enceinte et nue. Getty/Sean Gallup
Annie Leibovitz devant sa photo iconique de l’actrice Demi Moore, enceinte et nue. Getty/Sean Gallup  

Elle sait que ce sont les commandes des grands magazines qui ont en partie bâti sa réputation… et qui vont la faire vaciller au début des années 2000. La quinquagénaire est devenue une célébrité planétaire photographiant d'autres célébrités planétaires. Elle en adopte le train de vie, bien plus cigale que fourmi, et dilapide sa fortune. Elle achète une maison et un appartement à New York, sort beaucoup, fait des cadeaux à tout-va et dépense l'argent qu'elle n'a pas. En 2009, ses dettes s'élèvent à près de 17 millions d'euros.

Annie Leibovitz est au bord de la faillite. Il lui faudra quelques années pour remonter la pente, grâce à de nouveaux contrats. Elle cède alors ses archives, considérables, à la fondation Luma, qui soutient et finance des projets artistiques. « Elle tient à ce que son travail soit entre de bonnes mains », explique Matthieu Humery, directeur du programme des archives vivantes de l'institution culturelle installée à Arles. « C'est un trésor de plusieurs centaines de milliers de négatifs, fichiers digitaux, tirages et planches-contacts. Nous les conservons avec grand soin, à bonne température, à l'abri de la lumière. Et nous les faisons vivre avec des rencontres, des expos. »

Un projet mis à exécution lors des Rencontres de la photographie d'Arles en 2017, où l'artiste a pu montrer toute la richesse et la diversité de son œuvre. L'occasion, pour elle, de redécouvrir des clichés qu'elle avait totalement oubliés, ou des visages qui ont immensément compté. Comme ceux de ses parents, ses « premiers modèles », dit-elle souvent.

Susan Sontag, sa muse et sa complice

Annie Leibovitz est née le 2 octobre 1949 à Waterbury, dans le Connecticut. Son père, officier de l'armée de l'air, embarque sa tribu au gré de ses mutations. Sa mère, énergique et cultivée, élève une fratrie de six enfants et donne le goût des voyages imprévus. Les films réalisés avec la caméra familiale - une super-8 - montrent un break débordant de valises et de rires. Déjà, la vitre de la voiture fait office de cadre chromé. Un cadre dans lequel la petite Annie voit l'horizon défiler, comme l'artiste qu'elle va devenir.

Elle étudie la peinture au San Francisco Art Institute, avant de découvrir le travail des maîtres de la photographie Henri Cartier-Bresson et Robert Frank. La jeune femme trouve alors sa voie, le moyen idéal d'être sur la route, de s'ouvrir au monde et de multiplier les rencontres. C'est ainsi qu'elle fait la connaissance de la femme de sa vie, en 1988 : Susan Sontag, brillante essayiste, romancière et militante féministe de seize ans son aînée, dont elle réalise le portrait à New York. L'une a le sens des mots, l'autre celui des images. Elles se complètent et s'accompagnent, toujours discrètement. En 1993, Annie rejoint Susan à Sarajevo, en Bosnie, le temps d'un reportage de guerre qui les marquera toutes les deux.

Barack, Sasha, Michelle et Malia Obama, en 2009, dans un salon de la Maison-Blanche. White House/Getty/Annie Leibovitz
Barack, Sasha, Michelle et Malia Obama, en 2009, dans un salon de la Maison-Blanche. White House/Getty/Annie Leibovitz  

Leur histoire durera jusqu'à la disparition de Susan Sontag, emportée par une leucémie en 2004. Annie Leibovitz l'a photographiée tout au long de son combat contre la maladie. Le résultat, en noir et blanc, est bouleversant. C'est une autre facette, méconnue, de l'œuvre d'une artiste qui s'intéresse à l'intime, sans artifice, avec la famille, encore et toujours, comme source d'inspiration. Annie Leibovitz a fondé la sienne. Elle a trois filles : Sarah, 19 ans, qu'elle a mise au monde à 51 ans grâce à une insémination artificielle, et des jumelles de 15 ans, Samuelle et Susan, nées d'une mère porteuse.

La photographe n'a pas oublié les clichés que sa grand-mère alignait consciencieusement sur le piano de la maison. Des images toutes simples qui racontent les liens entre générations et le temps qui passe, à mille lieues des portraits de stars. C'est aussi ce qui la rend insaisissable et imprévisible. Capable d'une séance étourdissante pour Vogue au château de Versailles avec l'actrice Kirsten Dunst en Marie-Antoinette, comme de partir en solo pour saisir les paysages arides de l'Arizona. Annie Leibovitz n'a jamais vraiment fait la différence. « C'est ma vie de photographe, dit-elle. Une vie à travers un objectif.