«Comment je paie les salaires ?» : le château de Chantilly plombé par la crise

Ni public ni privé, orphelin de son principal mécène, le château de Chantilly, qui emploie 130 personnes, se retrouve en grande difficulté financière à cause de la crise. Il a lancé un appel aux dons. Reportage.

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 En 2020, le domaine de Chantilly n’a pu ouvrir que cinq mois et accueillir 220 000 visiteurs contre 450 000 habituellement.
En 2020, le domaine de Chantilly n’a pu ouvrir que cinq mois et accueillir 220 000 visiteurs contre 450 000 habituellement. LP/Jean-Baptiste Quentin

C'est un splendide sapin de 2 m, tout en chocolat, commandé spécialement à un artisan. Son parfum vient chatouiller les narines de qui s'approche un peu. Pour Noël, le château de Chantilly avait vu les choses en grand. Trente mille euros investis pour en mettre plein la vue aux visiteurs et rattraper les longs mois de fermeture du printemps dernier.

Mais le monument n'a pas rouvert le 15 décembre comme espéré. Et aucun visiteur n'a pu profiter des créations chocolatées, des sapins décorés et des somptueuses créations florales. Tout juste ont-ils pu se promener dans l'immense parc dessiné par Le Nôtre et admirer depuis l'extérieur cet élégant palais posé sur l'eau, ancienne résidence des princes de Condé. Dans l'immense galerie des peintures, vide, Richelieu, Louis XV, Marie-Antoinette semblent attendre les visiteurs, l'air grave, du haut de leurs cadres. Ici, plus qu'ailleurs encore, la décision de garder les portes des musées closes a fait l'effet d'une bombe.

Christophe Tardieu, administrateur général du domaine. /LP/Jean-Baptiste Quentin
Christophe Tardieu, administrateur général du domaine. /LP/Jean-Baptiste Quentin  

Car la situation est alarmante pour le monument qui détient la plus grande collection de peintures anciennes de France après le Louvre. La perte estimée aujourd'hui est de 5 à 6 millions d'euros. En 2020, le domaine n'a pu ouvrir que cinq mois et accueillir 220000 visiteurs contre 450000 habituellement. « Aujourd'hui, on continue de payer les 130 employés, l'électricité, le chauffage, pour que les œuvres ne se dégradent pas, mais nous n'avons aucune recette. En avril, comment je paie les salaires? » interroge Christophe Tardieu, administrateur général du domaine, qui a lancé un appel aux dons auprès du public, mi-décembre, qui a permis de récolter à ce jour, plus de 41000 euros.

D'autres facteurs aggravants viennent assombrir le tableau. Il y a d'abord le départ de l'Aga Khan, principal mécène de Chantilly. Mais la cause première de ces difficultés, c'est le statut même du monument. « On a ce sentiment très désagréable de trou dans la raquette », résume l'administrateur. En 1886, le duc d'Aumale lègue le château et ses collections à l'Institut de France.

« Nous bénéficions d'un modèle économique très spécial. On ne relève pas de l'Etat, mais de l'Institut, explique-t-il. On n'est pas un monument public qui pourrait bénéficier d'aides du ministère de la Culture. On n'est pas non plus une entreprise privée, ce qui nous permettrait de générer un prêt garanti par l'Etat et avoir recours au chômage partiel. Alors qu'est-ce qu'on fait ? » Car même si l'Institut possède « un capital exceptionnel, avec des poches bien remplies », les choses ne sont pas si simples. « Ces poches sont étanches, elles ne communiquent pas, ajoute Christophe Tardieu.

Le château est entourée de nombreuses terres. /LP/Jean-Baptiste Quentin
Le château est entourée de nombreuses terres. /LP/Jean-Baptiste Quentin  

Une année quasi blanche en événements

Ce capital découle d'une série de legs avec des conditions très précises de la part des donateurs ». Le duc d'Aumale avait légué le château avec 7800 ha de terres autour de Chantilly avec dans l'idée que ça suffirait à pouvoir exploiter et entretenir le château. Autrefois, l'exploitation des terres rapportait beaucoup. C'est moins le cas. Le domaine se repose sur l'organisation d'événements privés, qui rapportent entre 1 et 2 millions d'euros par an. Mais dans ce secteur-là, encore, 2020 a été une année quasi blanche. « Une année normale, avec une gestion saine, on peut arriver à équilibrer nos comptes, entre les recettes de la billetterie (environ 5 millions d'euros), la privatisation et l'exploitation des terrains », rappelle le responsable.

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Alors, il faut limiter la casse. Comme repousser des travaux de restauration. « Le problème, c'est qu'il est absolument indispensable d'avoir un plan d'entretien courant, insiste Christophe Tardieu. Si l'on ne débouche pas les gouttières régulièrement, l'eau s'accumule, pénètre la pierre et c'est catastrophique. On a aussi des dizaines de kilomètres de murs. Quand un morceau s'écroule, il faut réparer tout de suite. Si l'on attend, c'est 100 m de murs qu'il faudra réparer. »

En ce moment, tous les employés du domaine participent à l’entretien de la bibliothèque et ses 48000 ouvrages. /LP/Jean-Baptiste Quentin
En ce moment, tous les employés du domaine participent à l’entretien de la bibliothèque et ses 48000 ouvrages. /LP/Jean-Baptiste Quentin  

En attendant, les employés du domaine doivent s'occuper. Tout le monde participe à l'entretien. Direction la bibliothèque, l'un des joyaux de l'édifice avec ses 48000 ouvrages. Ce matin-là, les guides conférenciers sont venus donner un coup de main pour le nettoyage, l'entretien, l'archivage. Anne et Faustine dépoussièrent des livres. « Il faut le faire régulièrement parce que cela peut entraîner des moisissures, en cas de variation de température », détaille Mathieu Deldicque, conservateur du patrimoine au musée Condé. Une corvée? « Non, on tombe sur des pépites, glisse Faustine, munie d'un mini-aspirateur. Tout à l'heure, j'ai eu entre les mains un exemplaire de la Bête humaine, dédicacé par Zola. »

Les animaux du parc, eux, sont ravis de la situation

Dans le parc aussi, le quotidien des employés a changé. « On ne croise plus personne, soupire Thierry Basset, jardinier en chef. C'est plus facile de mener certains chantiers, comme l'abattage d'arbres malades, mais un jardin, ça se partage. » Ceux qui sont ravis de la situation, ce sont les animaux. « Oies, canards, poules d'eau, il y en partout, on sent que la nature a repris ses droits, remarque-t-il. Les sangliers sont revenus, les chevreuils aussi. »

Mais les plus célèbres résidents de Chantilly, ce sont les chevaux. Ils sont logés dans les Grandes Ecuries, splendide bâtiment du XVIIIe siècle. Habitués à donner des représentations de dressage, sous l'immense dôme, ils n'ont pas vu un spectateur depuis l'automne. Le spectacle de Noël n'a jamais pu se jouer. « Ça fait 45 séances annulées, la douche froide », détaille Sophie Bienaimé, à la tête de la compagnie des Grandes Ecuries.

Les chevaux des Grandes Ecuries n’ont pas vu un spectateur depuis l’automne. /LP/Jean-Baptiste Quentin
Les chevaux des Grandes Ecuries n’ont pas vu un spectateur depuis l’automne. /LP/Jean-Baptiste Quentin  

Les huit écuyères profitent de cette fermeture pour retravailler les bases. « C'est utile, comme un musicien qui fait ses gammes », note la cavalière. Elle s'attend à ce que le retour du public perturbe un peu les animaux. « Quelques séances et ça va rouler », promet-elle, confiante, en tenant le licol d'un de ses pensionnaires. Plus loin, une jument tourne la tête, curieuse. Une cavalière salue en poussant une brouette de foin. De la vie, enfin, alors que tout, autour, dans ce domaine millénaire, semble endormi. Entre deux box, l'entrée du musée du Cheval, reste close.

« Pour des gens de culture, être fermé, c'est une horreur, martèle Christophe Tardieu. Ouvrir les musées, ça aurait permis de montrer que la France n'est pas un pays comme les autres. Le fait de ne pas le faire, symboliquement, c'est fort. »

Le douloureux départ de l'Aga Khan

Le mécène Aga Khan a arrêté sa fondation le 1er juillet 2020, après avoir investi 70 millions d’euros en 15 ans. /LP/Frédéric Dugit
Le mécène Aga Khan a arrêté sa fondation le 1er juillet 2020, après avoir investi 70 millions d’euros en 15 ans. /LP/Frédéric Dugit  

En plus de la crise sanitaire, le domaine de Chantilly a dû faire face au départ de son principal mécène, le prince Karim Aga Khan, chef musulman de la communauté des Ismaéliens. « Il a décidé d'arrêter sa fondation au 1er juillet 2020 », explique Christophe Tardieu. Une décision annoncée dès le début 2019, motivée par des « raisons personnelles ». « Au bout de 15 ans, il a considéré qu'il avait accompli ce sur quoi il s'était engagé », observe le responsable.

Pas d'amertume pour autant. Et de l'optimisme. Si son départ va forcément se ressentir, l'équipe estime qu'une gestion saine, dans un contexte normal, peut générer des comptes équilibrés. « Il faudrait être ingrat pour lui en vouloir, estime Christophe Tardieu. Il a investi 70 millions d'euros en quinze ans. Je ne connais pas un mécène en France qui s'est montré aussi généreux. »

C'est sa passion pour les chevaux de course qui avait amené l'Aga Khan, à Chantilly. Résidant à Gouvieux, au château d'Aiglemont, l'octogénaire, de nationalité britannique, a vu ses montures fouler régulièrement la piste de l'hippodrome de la ville, à deux pas du château.

D’autres sites prestigieux également dans le rouge

Le cas de Chantilly, s’il est unique de par son statut spécifique, n’est pas un cas isolé. La plupart des châteaux pâtissent de la crise malgré les 614 millions d’euros alloués au patrimoine dans le cadre du plan de relance.

A Versailles, par exemple, 87 millions d’euros ont été échelonnés sur deux ans. Mais, rien que pour 2020, les pertes sont évaluées à 70 millions d’euros dans la demeure de Louis XIV. Et le domaine, qui accueille d’ordinaire 80 % de touristes étrangers, pourrait attendre de longues années avant de retrouver son rythme de 7 millions de visiteurs annuels. Là aussi, une campagne d’urgence a été lancée, en septembre. La direction n’a pas souhaité révéler le montant récolté.

Autre statut, autres solutions. A Vaux-le-Vicomte, plus grande demeure privée classée monument historique, les propriétaires ont pu avoir recours au chômage partiel. L’édifice, ancienne demeure de Nicolas Fouquet, a aussi pu contracter un prêt garanti par l’Etat. « Heureusement que nous avons pu bénéficier de ces aides, se félicite Alexandre de Vogüé, un des trois frères propriétaires du domaine. Sans ça, ça aurait été compliqué. » L’été n’a pas permis de rattraper le retard du confinement. « Beaucoup de Franciliens sont partis en province », remarque Alexandre de Vogüé. Ici, comme à Chantilly, les événements privés, quasiment inexistants ces derniers mois, constituent normalement une part non négligeable des recettes.

A Noël, le domaine a ouvert son parc de 33 ha et proposé des animations pour les familles dont une projection monumentale sur la façade du château. « On a eu du monde, près de 3000 visiteurs certains jours », constate le châtelain, pour qui la période de Noël est d’ordinaire un des temps forts de l’année avec 100000 visiteurs accueillis sur cette période.