Rithy Panh et les Khmers rouges : «J’ai rejoint la France à 17 ans, épuisé d’avoir survécu»

LE PARISIEN WEEK-END. Rescapé du génocide cambodgien, le cinéaste et écrivain Rithy Panh, 58 ans, a fait du devoir de mémoire sa raison de vivre. Pour l’un de ses documentaires, il avait rencontré, en 2011, le chef sanguinaire de la prison S21, Duch, qui vient de mourir.

 Le réalisateur Rithy Panh, 58 ans, a interviewé Duch, le bourreau khmer rouge, en 2011, pour l’un de ses documentaires sur le génocide cambodgien.
Le réalisateur Rithy Panh, 58 ans, a interviewé Duch, le bourreau khmer rouge, en 2011, pour l’un de ses documentaires sur le génocide cambodgien. Richard Dumas

Son surnom, « Duch » (ou Douch), est tristement célèbre. Le chef du centre de torture cambodgien S21 est mort le 2 septembre à l'âge de 77 ans. Arrêté en 1999, puis condamné à la prison à perpétuité pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité en 2012 par un tribunal spécial parrainé par l'ONU, Kaing Guek Eav de son vrai nom, était l'un des plus abominables Khmers rouges. Au pouvoir de 1975 à 1979 avant d'être renversés par l'armée vietnamienne, ces révolutionnaires ultra-maoïstes dirigés par Pol Pot ont plongé le Cambodge dans la terreur, la famine et le sang, causant la mort de 1,8 million de personnes. Près d'un tiers de la population d'alors.

Survivant de ce cauchemar, Rithy Panh, cinéaste de 58 ans récompensé à Cannes, a consacré l'essentiel de son œuvre à ce génocide. On lui doit notamment les documentaires « S21, la machine de mort khmère rouge » (2004) et « Duch, le maître des forges de l'enfer » (2012).

Quel rôle a vraiment joué Duch durant ces années d'horreur ?

RITHY PANH. Il n'était pas un chef de prison ordinaire. Il était en lien direct avec le comité permanent des Khmers rouges, il était l'un des penseurs du régime, il organisait la propagande. Il disait qu'il n'était qu'un exécutant, mais c'est lui qui a codifié et sophistiqué les méthodes d'interrogatoires et de tortures. Sa prison, S21, était un instrument politique au cœur du système khmer rouge. Au moins 16 000 personnes y ont été suppliciées, exécutées.

Kaing Guek Eav, plus connu sous le pseudonyme de Duch, est mort le 2 septembre./Nic Dunlop/Panos/Rea
Kaing Guek Eav, plus connu sous le pseudonyme de Duch, est mort le 2 septembre./Nic Dunlop/Panos/Rea  

Qu'avez-vous ressenti à l'annonce de son décès ?

Ni joie ni peine, car l'histoire des Khmers rouges ne se termine pas avec la mort de Duch. Il faut poursuivre le combat de mémoire, lutter contre ceux qui continuent à injecter du venin dans la société cambodgienne en diffusant des contre-vérités.

Vous êtes vous-même une victime du régime…

Oui, j'avais 13 ans quand ma famille et moi avons été déportés. Nous faisions partie du « nouveau peuple », ces gens de la ville, ces bourgeois, ces intellectuels qu'il fallait rééduquer dans les campagnes. Ou exterminer. Avant l'ère des Khmers rouges, nous étions quinze à la maison. Dix des miens n'ont pas survécu.

Pour vous, tout a basculé le 17 avril 1975…

Ce jour-là, les soldats khmers rouges ont pris Phnom Penh, la capitale. Ils nous ont dit : « Prenez vos affaires, partez ! Tout de suite. » Nos sacs étaient prêts car nous étions déjà en guerre depuis 1970, mais on pensait que ce serait temporaire. En trois jours, la capitale qui comptait deux millions d'habitants s'est vidée. Sur la route, on croisait des femmes, des vieillards, des malades. On était sans cesse fouillés. On a dû abandonner notre voiture pour continuer à pied, puis en bateau. Notre argent ne valait plus rien. On est finalement arrivés, dans des wagons à bestiaux, près de Mong, dans la province de Battambang, dans le Nord-Ouest. Assoiffés et affamés.

16000 personnes ont été torturées dans la prison S21, à Phnom Penh. Le site a été converti en musée où sont affichés certains de leurs portraits./Christian Haugen
16000 personnes ont été torturées dans la prison S21, à Phnom Penh. Le site a été converti en musée où sont affichés certains de leurs portraits./Christian Haugen  

Sur place, vos conditions de vie sont terribles…

Très vite, on est séparés. Les hommes partent travailler avec les hommes, les femmes avec les femmes. On vous coupe les cheveux, on change votre nom, on vous oblige à teindre vos vêtements en noir, symbole de la classe paysanne, de « l'ancien peuple ». Vous êtes déracinés, plongés dans un environnement totalement inconnu : toute résistance est impossible. Vous n'avez jamais piqué du riz, vous ne savez ni pêcher ni trouver des racines comestibles. Vous n'avez aucun outil à votre disposition, pas même une hache. Autour de vous, les gens disparaissent, meurent de faim ou de maladie. Vous êtes réduits à l'état d'animal. Pour contrôler, il suffit d'affamer.

Dirigé par Duch, le centre de torture S21 était jadis un lycée./Adam Carr
Dirigé par Duch, le centre de torture S21 était jadis un lycée./Adam Carr  

N'avez-vous jamais tenté de fuir ?

Pour aller où ? Nous étions terrifiés, nous savions que, si nous étions pris, on nous tuerait. Après un long séjour en camp de rééducation, j'ai été affecté dans un hôpital installé à l'intérieur d'une ancienne pagode. Je jetais les cadavres de la nuit dans la fosse. Puis, en 1979, le régime a été chassé par les Vietnamiens. Je me suis retrouvé dans des camps de réfugiés en Thaïlande, avant de rejoindre la France, à 17 ans. Epuisé d'avoir survécu.

Guérit-on de ces blessures-là ?

On ne peut pas oublier, mais il faut apprendre à vivre avec. Je ne me déplace jamais sans une dizaine de boîtes de médicaments et je stocke de la nourriture, où que j'aille.

Dans votre dernier livre coécrit avec Christophe Bataille, « la Paix avec les morts » (Grasset, 2020), vous racontez votre retour, quarante ans après, sur les lieux de votre déportation. Que cherchiez-vous ?

C'était un voyage symbolique, à la recherche des miens : de la tombe de mon père, de la fosse de ma mère et de ma sœur. J'ai gratté la terre, ramassé des fragments d'os et de tissus. Je voulais rendre à mes morts leur dignité. C'était important pour moi de revoir ces paysages de rizières, de rencontrer ceux qui se souviennent…

En 2011, vous avez interviewé Duch longuement pour l'un de vos documentaires. Quel souvenir en gardez-vous ?

Je me souviens de sa silhouette de vieil homme sec, un peu difforme. Je revois ses grands yeux, presque rêveurs ­parfois, sa main gauche abîmée… Mais je n'ai jamais ressenti de fascination pour lui. Rencontrer le diable ne m'intéresse pas. Ce qui m'intéresse dans le crime de masse, c'est l'intention. C'est comprendre les mécanismes du mal, la façon dont l'ennemi est défini.

Comment se sont passées vos entrevues ?

Il a beaucoup esquivé, menti, s'est contredit. Il testait sa défense en vue de son procès. Quand il s'énervait, il se frictionnait le nez. D'autres fois, il riait à gorge déployée. Le ton est parfois monté entre nous lorsque je le confrontais aux preuves que j'avais récoltées, aux registres des confessions de suppliciés annotés de sa main. Une fois, alors que j'avais réussi à le coincer, il m'a dit en souriant : « M. Rithy, vous auriez fait un bon directeur de S21. » Là, vous prenez un vrai coup dans la gueule !

Rithy Panh  : « On ne peut pas oublier, mais il faut apprendre à vivre avec. »/Richard Dumas
Rithy Panh : « On ne peut pas oublier, mais il faut apprendre à vivre avec. »/Richard Dumas  

C'était un homme complexe…

Oui, Duch était un ancien professeur de mathématiques brillant, cultivé, capable de citer Balzac et de réciter « La Mort du loup », d'Alfred de Vigny. C'est sans doute d'ailleurs le seul Khmer rouge qui ait vraiment lu Marx – même s'il lui préférait Mao. Il avait une mémoire incroyable, parlait français et anglais couramment, s'intéressait aux peintres européens : Picasso, Van Gogh… Mais la culture n'est pas une carapace contre le mal. Sa cellule était impeccable. Il était méticuleux, discipliné. Il faut dire qu'il a passé sa vie dans l'univers carcéral, en tant que prisonnier d'abord, de 1968 à 1970, durant le règne de Norodom Sihanouk, alors qu'il avait déjà rejoint les révolutionnaires. Puis comme directeur de prison, dès 1972. Plus tard, il est même devenu évangéliste, la religion de la rédemption immédiate. Reste qu'après des centaines d'heures d'entretiens avec lui, j'ai plus de questions que de réponses. Mais l'erreur aurait été de ne pas questionner.

Diriez-vous aujourd'hui que les Cambodgiens se sont réconciliés ?

Je n'aime pas ce terme, car il renvoie à un projet politique. Je préfère dire qu'ils cohabitent d'une manière pacifiée. D'ailleurs, ils n'ont pas d'autres choix. Juger tout le monde, c'est impossible. Oublier, c'est dangereux. La voie médiane, c'est le travail de mémoire. Expliquer aux jeunes générations pourquoi les grands-parents ne sont plus là pour témoigner.