«Drunk» : un film sans aucun interdit sur l’alcool… sauf chez les vins Nicolas

Film mettant en scène quatre copains qui décident de boire pour améliorer leur vie, « Drunk » de Thomas Vinterberg sort dans 300 salles sans aucune restriction ni mise en garde. Ou presque.

 « Drunk », avec Mads Mikkelsen, met en scène quatre profs de lycée qui décident de mettre en pratique une théorie en maintenant leur taux d’alcool à 0,5 g par litre de sang.
« Drunk », avec Mads Mikkelsen, met en scène quatre profs de lycée qui décident de mettre en pratique une théorie en maintenant leur taux d’alcool à 0,5 g par litre de sang. Henrik Ohsten

Sur l'affiche, où l'acteur Mads Mikkelsen boit du champagne au goulot, l'alcool coule à flots. Dans le film, aussi. Signé Thomas Vinterberg, « Drunk » met en scène quatre profs de lycée un peu déprimés qui décident de mettre en pratique la théorie d'un psychologue norvégien : en maintenant son taux d'alcool à 0,5 g par litre de sang, l'homme verrait sa vie nettement améliorée. Les résultats se révèlent vite concluants : ivres, les quatre copains sont plus inspirés au travail et plus détendus à la maison. Mais lorsqu'ils augmentent encore leur consommation d'alcool, leur existence part à la dérive.

En montrant les effets exaltants de l'alcool, mais aussi ses tragiques dangers, « Drunk » est loin d'être une ode à l'ivresse. Et sa fin, totalement grisante, montre que ce très beau film est surtout un hymne à l'amitié et à la vie. Mais, alors qu'à la télévision et dans la publicité la représentation de l'alcool est strictement encadrée, le fait que le film ne s'accompagne d'aucun avertissement ni de restriction en termes d'âge peut étonner… Au CNC, on assure que la Commission de classification des œuvres cinématographiques applique les règles en vigueur la concernant, à savoir qu'elle se prononce sur des critères relatifs au sexe, à la violence, à la dignité humaine, pas sur des critiques de santé publique.

Pourtant, l'absence de contraintes liées à la loi Evin sur l'alcool et le tabac a même surpris Laurence Petit, directrice de la distribution de Haut et Court, qui gère la sortie de « Drunk ». Lorsqu'elle a remplacé l'affiche originale danoise, qui représente les quatre personnages principaux en train de dîner dans un délicat clair-obscur, par un visuel très festif et arrosé qu'elle trouvait beaucoup plus « énergique », la responsable a obtenu une autorisation de sa régie publicitaire JC Decaux. « Surprise, mais heureuse, car le film n'est pas une apologie de l'alcool, c'est une célébration du vivant », précise-t-elle.

L'absence de restriction d'accès au film « interroge »

Du côté de JC Decaux, on assure que la loi ne prévoit pas de mentions pour des affiches d'œuvres artistiques et culturelles. Pourtant, l'image de Mads Mikkelsen buvant du champagne « interpelle » Franck Lecat, de l'Association Nationale de Prévention en Alcoologie et Addictologie. « Sur cette image, le fait que la consommation d'alcool soit valorisée par le regard admiratif des jeunes femmes qui entourent le protagoniste est problématique, estime l'associatif. Cette affiche est en fait plus gênante que le film lui-même, qui est une œuvre artistique et fictive. D'autant qu'elle est sortie de son contexte et résulte d'un choix de se démarquer de l'affiche originale plus sobre. »

A l’occasion de la sortie de son 23e album, Philippe Geluck, le père du Chat, illustre le Parisien-Aujourd’hui en France du mercredi 14 octobre. /Philippe Geluck
A l’occasion de la sortie de son 23e album, Philippe Geluck, le père du Chat, illustre le Parisien-Aujourd’hui en France du mercredi 14 octobre. /Philippe Geluck  

Pour Franck Lecas, c'est aussi « l'absence de restriction d'accès au film qui interroge » : « Quel est alors le rôle de la Commission de classification, qui, comme le prévoit la loi Evin, doit protéger les plus jeunes ? »… En réalité, il y a un endroit où « Drunk » a été censuré : c'est chez les cavistes Nicolas. Alors qu'une campagne de spots y était prévue, l'enseigne l'a faite annuler. « On trouvait l'image et le titre du film (NDLR : « drunk » signifie « saoul ») très incitatifs, explique Christopher Hermelin, directeur marketing chez Nicolas. Sans être moralisateurs, on considère qu'on a un devoir moral : nos panneaux sont vus par un Francilien sur deux, y compris par des enfants. Et on ne veut pas créer de polémiques qui pourraient être préjudiciables à l'activité commerciale de nos cavistes. »

« Est-ce que mon film va faire boire les gens ? Je ne pense pas »

« Comme c'est ironique! », s'amuse Thomas Vinterberg lorsqu'on lui rapporte ce veto. Les vendeurs d'alcool sont quand même plus responsables de la consommation d'alcool que moi! » « Depuis que je suis petit, j'entends les débats autour de l'impact des films violents sur le public… Est-ce que mon film va faire boire les gens? Je ne pense pas », poursuit le cinéaste danois.

Le réalisateur auréolé du Prix du Jury à Cannes pour « Festen » en 1998 assure qu'il n'a pas eu de mal à financer son film malgré son sujet. Et ajoute que, lors des projections-tests organisées avant la sortie du long-métrage, alors qu'on avait proposé aux spectateurs les adjectifs « bon », « mauvais », « terrible », « drôle » ou « provocant » pour décrire « Drunk », « très peu de gens » ont choisi ce dernier terme.

Le réalisateur, qui a fait boire de la bière et de la vodka à ses acteurs pour les répétitions, mais « jamais sur le plateau », où les comédiens ont joué avec des gouttes dans les yeux pour simuler l'ivresse, souligne que « Drunk » montre aussi les effets dévastateurs de l'alcool. « Ce film raconte l'exploration de quatre hommes qui ont perdu l'appétit de vivre, conclut-il. Il pose des questions, sans donner de leçon de morale. »

LA NOTE DE LA RÉDACTION : 3,5/5

« Drunk », tragicomédie danoise de Thomas Vinterberg. Avec Mads Mikkelsen, Thomas Bo Larsen, Lars Ranthe… 1h55.