Dans le film «Come Away», la couleur de peau n’a plus d’importance

Fable qui imagine que Peter Pan et Alice sont frère et sœur, le film lancé ce mardi sur Amazon Prime Video transforme des héros blancs en personnages noirs ou métis, dans la droite ligne des nouvelles règles pour être éligible aux Oscars. Un choix qui fait débat.

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 Dans «Come Away», David Oyelowo interprète le père… d’Alice et de Peter Pan. Un choix qui a laissé plus d’un spectateur sceptique.
Dans «Come Away», David Oyelowo interprète le père… d’Alice et de Peter Pan. Un choix qui a laissé plus d’un spectateur sceptique. DeaPlaneta

Peu après la guerre de Sécession, aux Etats-Unis, une famille vit heureuse dans les marais, à l'écart. Le père est noir, la mère blanche, et ils ont trois enfants, Peter, Alice et David. Lorsque David décède tragiquement, le père et la mère sont emportés par le chagrin. Peter va se réfugier dans son Pays imaginaire, et Alice passer de l'autre côté du miroir…

Délirante relecture de « Peter Pan » et « Alice au pays des merveilles », « Come Away », lancé sur Amazon Prime Video ce mardi 16 février, se nourrit d'un casting adulte de compétition : Angelina Jolie dans le rôle de la mère, David Oyelowo (« Selma », « Minuit dans l'univers » ) dans celui du père. Las, cette ode à l'enfance qui refuse de grandir rate à peu près tout : naviguant sans cesse entre drame et fantastique, le film, qui met un temps fou à démarrer, tourne rapidement au mélo insipide, la faute à un scénario sirupeux, une réalisation tape-à-l'œil et des effets spéciaux vintage grotesques qui forcent sur la poussière d'étoile dorée.

Mais le film pose des questions sur ses choix en matière de personnages — et d'acteurs. Certes, nous sommes clairement dans une fantaisie, qui imagine que Peter Pan et Alice seraient frère et sœur. Mais ici, ils sont métis, ce qui n'était évidemment pas le cas dans les romans d'origine. Et il se trouve que « Come Away » arrive sur Amazon juste après « l'Histoire personnelle de David Copperfield », nouvelle adaptation très fidèle au texte de Charles Dickens, mais avec un David Copperfield d'origine indienne incarné par Dev Patel, et des personnages secondaires campés par des comédiens asiatiques ou noirs — dans le roman, ils étaient tous blancs.

Des choix de personnages qui font débat

Les réactions de spectateurs montrent que certains d'entre eux sont troublés. Sur le site Allociné, l'un d'eux énonce ainsi que « Bientôt, on aura Blanche-Neige en noir et les Schtroumpfs en je ne sais quelle couleur sauf bleu »… Tandis qu'un autre souligne : « Alice c'est une noble du XIXe siècle (…) du coup c'est très peu crédible. » Et on en passe. D'autres leur ont aussitôt répondu : « Ce n'est pas important, le fait que des personnages soient noirs, ou blancs. Ce sont des acteurs qui jouent un rôle, point barre. Maintenant, question couleur, on peut faire ce que l'on veut. » Ou « un Peter Pan et une Alice noirs ne me choquent toujours pas. On a fait tellement d'adaptations de contes dans le passé, dans le futur, dans l'espace et j'en passe qu'il en faut plus pour me défriser ».

Bref, le débat arrive en France, mais il a commencé bien avant, aux Etats-Unis : car le fait que l'on voit de plus en plus de comédiens issus des minorités dans les films anglo-saxons vient en partie du fait que les Oscars ont voté, l'an dernier, de nouvelles règles — valables à partir de 2024 mais qui commencent déjà à se mettre en place — conditionnant l'éligibilité des films à des règles strictes de diversité.

Pour avoir droit de concourir, les films devront remplir au moins deux des quatre critères suivants : les « groupes sous-représentés » au cinéma, à savoir les femmes, les minorités ethniques ou les personnages LGBTQ+, devront être présents dans l'équipe à l'écran, dans l'équipe hors écran, dans les campagnes de publicité, ou bénéficier des mêmes avantages que les autres salariés.

«Il faut de la liberté pour la création»

Des journalistes spécialisés américains ont immédiatement souligné que l'Académie des Oscars ne faisait, en créant ces nouvelles règles, que suivre un mouvement déjà présent dans la société et le cinéma. Un juste retour des choses, selon Jean-Pierre Lavoignat, ex-directeur du magazine spécialisé Studio, auteur, et réalisateur de documentaires sur le cinéma : « Ça part d'une bonne intention car c'est un retour de balancier. Auparavant, l'histoire allait dans l'autre sens… » Autrement dit : il ne faut pas oublier cette époque où l'on faisait jouer des personnages noirs par des comédiens blancs grimés.

Mais de là à créer un David Copperfield indien, une Alice et un Peter Pan noirs ? Pour notre spécialiste, « tout dépend de l'histoire qu'on raconte », et « il y a des histoires qui ne s'y prêtent pas, surtout si c'est fait par contrainte, par obligation. Il faut de la liberté pour la création, et cela fonctionne dans les deux sens : si on souhaite faire un film où le récit ne se prête pas à intégrer des personnages noirs, LGBT, ou féminins et que cela empêche d'être éligible aux Oscars, cela devient absurde ».

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La presse américaine est moins mesurée. Un article du magazine Variety datant de septembre dernier jugeait les décisions de l'Académie des Oscars « courageuses et historiques ». Et rappelant au passage qu'il n'y a que deux conditions sur quatre à respecter pour concourir aux Oscars. Tout le monde n'est pas de cet avis : la comédienne Kirstie Alley, conservatrice revendiquée, a, peu après l'annonce des Oscars, lancé sur Twitter : « C'est une honte pour tous les artistes… Pouvez-vous imaginer imposer à Picasso ce qu'il devait y avoir dans ses peintures ? » ! On le voit, le débat ne fait que commencer…

LA NOTE DE LA RÉDACTION : 2/5

«Come Away», film américain d'aventures de Brenda Chapman (2020), avec Angelina Jolie, David Oyelowo, Gugu Mbatha-Raw, Keira Chansa… 1h34.