Violences sexuelles dans le cinéma : comment les professionnels sont formés pour agir

Le Centre national du cinéma a mis en place des formations pour agir contre les agressions sexuelles, le harcèlement et les propos sexistes. Nous étions à la première d’entre elles.

 Dans une vidéo diffusée lors de la formation, des professionnelles du cinéma expliquent comment les conditions de travail favorisent les comportements ambigus.
Dans une vidéo diffusée lors de la formation, des professionnelles du cinéma expliquent comment les conditions de travail favorisent les comportements ambigus. LP/Delphine Goldsztejn

« Les pots de fin de tournage, ça ressemble parfois à un débarquement de marins sur le port d'Amsterdam. » Cette phrase, prononcée dans une vidéo par une technicienne du cinéma, fait sourire dans les rangs. Et pourtant, certains rient jaune. Ce mardi matin, au Centre national du cinéma (CNC), à Paris (XIVe), une cinquantaine de gérants de sociétés du cinéma, de l'audiovisuel ou du jeu vidéo assistent à la toute première session d'une formation intitulée Prévenir et agir contre les violences sexistes et sexuelles. La première d'une série de 90 qui devrait toucher 9000 professionnels d'ici trois ans. Mise en place après le scandale Weinstein et le mouvement MeToo, cette formation sera désormais indispensable pour prétendre aux subventions versées par le CNC.

« Ce n'est pas si compliqué que ça de prouver les violences », « Vous êtes tenus de faire des enquêtes », « On ne peut pas seulement dire c'est parole contre parole »… Dans son discours introductif, Marilyn Baldeck, la déléguée générale de l'Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail (AVFT), met son auditoire face à ses responsabilités.

« Il y a une exception culturelle, mais pas d'exception juridique », souligne la formatrice. Autrement dit : dans le cinéma comme ailleurs, l'employeur est tenu de garantir un cadre de travail « sécurisé »… et une victime de harcèlement peut l'attaquer aux prud'hommes en cas d'agression.

La responsable diffuse ensuite une vidéo édifiante, dans laquelle une assistante à la mise en scène, une chef opératrice et une monteuse expliquent comment les conditions de travail dans le cinéma favorisent les comportements ambigus entre hommes et femmes… Et parfois les violences sexuelles. Elles décrivent les espaces de travail clos, les loges où l'on peut se retrouver seule et donc vulnérable, la « loyauté sans faille » de l'assistant pour son chef, la promiscuité sur un banc de montage, le travail en soirée, les déplacements loin de chez soi (« Pour certains, une chambre d'hôtel, c'est pas fait pour dormir seul », glisse l'une) et, donc, ces fameux pots de fin de tournage, où « certains lâchent parfois un peu l'animal ».

Ces trois techniciennes racontent les stratégies qu'elles développent face à ces situations « à risques » : « Il faut se braquer un peu parce que sinon, t'es trop facilement exposée », assure l'une, tandis qu'une autre lâche : « Il faut que tu te protèges, que tu mettes tes bras en avant ».

« On ne peut pas attendre qu'il y ait un drame pour agir »

Enfin, elles parlent de la « loi du silence ». « Je ne saurais pas qui contacter (NDLR : en cas d'agression), reconnaît la monteuse. Il y a un tel enjeu d'argent sur les films. Tu as l'impression de boycotter le film si tu vas dire quelque chose. » L'assistante à la mise en scène conclut : « Il y a un espace entre le début d'un rapport non professionnel et le drame. On ne peut pas attendre qu'il y ait un drame pour agir. »

Après ces témoignages, les étudiants doivent réfléchir à des cas concrets. La formatrice de l'AVFT, qui a accompagné Adèle Haenel lorsque la comédienne a dénoncé le réalisateur Christophe Ruggia pour « attouchements sexuels », demande à ses « étudiants » comment ils réagiraient face à certaines situations. Si un chef opérateur fait du pied à une première assistante caméra à chaque déjeuner, est-ce que le producteur est responsable? Si un réalisateur masse une monteuse qui n'en a pas envie, est-ce répréhensible? Et quid d'un comédien qui envoie un mail professionnel à une technicienne et lui propose, au passage, de coucher avec lui?

Adèle Haenel, fer de lance du mouvement #MeToo en France

Pendant 3h30, les dirigeants du cinéma, de l'audiovisuel et des jeux vidéo apprennent que, sur un tournage, si une agression sexuelle se produit la nuit, l'employeur en est quand même responsable. Qu'il peut constituer un « dossier » contre un agresseur présumé en collectant le témoignage de la victime, mais aussi de ceux qui ont recueilli ses confidences ou même qui l'ont vue quitter une pièce en pleurant. Ou encore que la loi reconnaît désormais l'agression « environnementale », terme qui désigne par exemple la situation d'une femme qui travaillerait dans un bureau où ses collègues masculins afficheraient des photos de femmes nues.

A l'issue de la formation, que les participants devront valider par un test en ligne qui leur permettra d'obtenir un certificat, Pauline Seigland, productrice aux Films Grand Huit, se montre très enthousiaste : « J'ai 33 ans, je travaille sur des plateaux de cinéma depuis que j'ai 18 ans et j'avais besoin de ces informations juridiques pour connaître les recours en cas de harcèlement ou d'agression. Il y a une impunité ahurissante dans le milieu du cinéma ».

« La possibilité pour un stagiaire de s'exprimer est quasi nulle »

Pour cette professionnelle, membre du collectif 50/50, qui œuvre à la parité, l'égalité et la diversité dans le cinéma et l'audiovisuel, si le septième art est un lieu propice aux « dérapages », c'est à cause de son organisation « très hiérarchique, comme dans l'armée », où « la possibilité pour un stagiaire de s'exprimer est quasi nulle ».

Un constat partagé par la productrice Sophie Deloche, qui souligne : « Sur un plateau, où il faut faire face à une urgence constante, il y a des chefs à chaque poste, ce qui favorise les rapports de domination ». Les deux femmes mettent aussi en avant l'« aura » que l'on accorde à un réalisateur, « l'admiration » des techniciens pour leurs supérieurs ou le statut d'intermittent du spectacle, qui implique la nécessité d'« appartenir à une famille » pour décrocher des contrats.

« On en a gobé, des couleuvres, des propos, des attitudes et des rires inacceptables », soupire Pauline Seigland. « Entre nous, on critiquait ces comportements sexistes, mais on ne pensait pas qu'on avait le droit de considérer cela comme une agression », abonde Sophie Deloche.

La série de 90 formations au CNC devrait toucher 9000 professionnels d’ici trois ans. LP/Delphine Goldsztejn
La série de 90 formations au CNC devrait toucher 9000 professionnels d’ici trois ans. LP/Delphine Goldsztejn  

Le cinéma est-il, plus que d'autres secteurs, particulièrement propice au harcèlement sexuel ? « Oui, c'est sûr, estime Alexandre Charlet, producteur aux Films du cygne. C'est le monde de la tentation, le cinéma ». Et le producteur de se souvenir du tournage d'une scène « chaude » sous la douche où, parce que la réalisatrice trouvait qu'on « n'y croyait pas assez », l'acteur était allé « trop loin » avec l'actrice. « On n'avait pas tourné de troisième prise et on avait modifié le scénario pour que le comédien soit écarté », assure-t-il.

Convaincu de l'intérêt de la formation, le producteur s'interroge sur sa mise en application : « Peut-être qu'il faudra modifier les contrats de nos techniciens, de nos comédiens ou de leurs agents pour que, si l'un d'eux dérape et doit être renvoyé, les conséquences financières ne reposent pas seulement sur le producteur ? » Comme l'a indiqué la responsable de l'AVFT, la formation n'est qu'une « première brique » dans la lutte contre les violences sexistes et sexuelles : « Après, tout reste à faire ».