Clint Eastwood, le cinéma au nom de tous les siens

À 88 ans, l’un des derniers géants d’Hollywood revient avec un nouveau chef-d’œuvre, «La Mule». Un film testament où le réalisateur évoque une nouvelle fois ses enfants.

 Clint Eastwood lors de l’avant-première de « la Mule », à Los Angeles (Etats-Unis), le 10 décembre.
Clint Eastwood lors de l’avant-première de « la Mule », à Los Angeles (Etats-Unis), le 10 décembre.  AFP/Kévin Winter

La scène se déroule à Hollywood, le 10 décembre. Comme souvent pour les avant-premières de ses films, Clint Eastwood a invité tous ses enfants – et ils sont nombreux – pour célébrer la sortie de « La Mule », film inspiré de l'histoire vraie d'un passeur de drogue octogénaire qui travaillait pour les cartels mexicains, sur les écrans français à partir de mercredi.

Surprise : sur le tapis rouge, devant des photographes ébahis, ce ne sont pas les sept enfants figurant sur la biographie officielle qui se présentent, mais huit ! Aux côtés de Morgan, Francesca, Kathryn, Scott, Alison, Kyle et Kimber, âgés de 22 à 54 ans, se glisse une certaine Laurie Murray, 64 ans. Une fille illégitime, dont l'acteur ignorait jusqu'à il y a peu l'existence, mais qu'il a reconnue et qu'il a souhaité présenter au monde entier.

Les huit enfants de Clint Eastwood (de gauche à droite) Kimber Lynn, Kyle, Francesca, Alison, Laurie, Kathryn, Scott et Morgan./SIPA/Rex/Éric Charbonneau
Les huit enfants de Clint Eastwood (de gauche à droite) Kimber Lynn, Kyle, Francesca, Alison, Laurie, Kathryn, Scott et Morgan./SIPA/Rex/Éric Charbonneau  

Pour l'ex- « Homme sans nom » de la trilogie western de Sergio Leone, si le cinéma est important, la famille le semble encore davantage. Du moins si l'on en juge par les derniers films de la star qui, depuis une vingtaine d'années, prennent une tonalité affective de plus en plus prégnante.

La bande-annonce de « La Mule » révèle peut-être des indices. Earl, le personnage interprété par Eastwood discute dans un café avec celui joué par Bradley Cooper – considéré par beaucoup comme le fils spirituel de Eastwood – et assène : « Rien n'est plus important que la famille. Ne faites pas comme moi. J'ai fait passer le travail avant la famille. […] J'ai été un père lamentable. Un mari lamentable. […] Tout ce que je peux dire, c'est que je regrette. » Et Eastwood d'enfoncer le clou dans le dossier de presse du film : « Earl sait qu'il n'a pas agi comme il aurait dû avec ses proches, mais là, il se rend compte qu'ils ne lui pardonneront peut-être jamais. […] On pense toujours qu'on a le temps. Peut-être qu'on l'a, peut-être pas. »

Rongé de remords

Impossible de ne pas envisager que c'est de lui qu'Eastwood parle, lui qui ne se livre pour ainsi dire jamais en public. Pour Serge Toubiana, président d'Unifrance, ex-directeur de la Cinémathèque et ex-rédacteur en chef des « Cahiers du cinéma », c'est une évidence : « Dans tous ses films, on trouve la dimension du passé, où il incarne une figure fantomatique qui revient d'entre les morts, comme dans Impitoyable ou Josey Wales. Avec le passé vient l'idée de la transmission : les pères sont décevants, lui-même est décevant, car il est un vagabond, il entretient un rapport multiple aux femmes, fuit la famille en tant que point d'ancrage… »

D'où la récurrence, ces dernières années, du thème du père rongé de remords, dans « Gran Torino » (2008), « Million Dollar Baby » (2004) ou « Une nouvelle chance » (2012). Dans « La Mule », Eastwood oublie de se rendre au mariage de sa fille (interprétée par sa vraie fille Alison) et se fâche à mort avec elle. Lui-même a eu un père qui a multiplié les emplois durant la Grande Dépression (vendeur, pompiste, assureur…), ce qui a contraint la famille à de multiples déménagements durant des années.

Dans « La Mule », Clint Eastwood oublie de se rendre au mariage de sa fille, incarnée par… sa vraie fille Alison./Claire Folger
Dans « La Mule », Clint Eastwood oublie de se rendre au mariage de sa fille, incarnée par… sa vraie fille Alison./Claire Folger  

Mais après les remords, « il faut réparer, rattraper les torts que l'on a causés au nom de la liberté, que l'on a préférée aux dépens des responsabilités familiales, poursuit Serge Toubiana. « Pour Eastwood, réparer, cela signifie transmettre son héritage, son passé, son amour de l'Amérique et de la musique : cette figure du père qui a manqué à ses devoirs et qui veut réparer est très présente dans ses films, jusqu'à La Mule. »

Ce n'est donc sans doute pas un hasard si, en 1988, au terme de son mandat de maire de Carmel (Californie) où il avait été élu avec 72 % des voix – sa seule fonction politique à ce jour –, Eastwood refuse de se représenter, en arguant qu'il doit se consacrer à ses enfants devenus adolescents.

« Il a toujours dégagé du temps pour nous »

Michael Peña, l'un des acteurs à l'affiche de « La Mule », souscrit à sa manière : « La thématique de la famille était déjà dans le scénario. Ce qui intéresse Clint, c'est l'histoire. Après, il est vrai qu'il a embauché sa fille dans le film et qu'il se réfère beaucoup à elle… »

Andy Garcia, lui aussi acteur dans le film, nous le confirme : « La famille est au cœur du film. Le personnage de Clint essaie de trouver la rédemption, après qu'il a effectué des choix pas si bons que ça avec sa famille. Il n'essaie pas d'être excusé ou pardonné, mais dans son cheminement, il accepte la responsabilité de ce qu'il a fait, et il essaie maintenant d'aider les autres. »

Dans la vraie vie, l'ex-inspecteur Harry regrette aujourd'hui de ne pas avoir consacré autant de temps qu'il le souhaitait à ses nombreux enfants. Il faut dire qu'ils sont issus de six mères différentes, de deux mariages et de multiples liaisons, et que sa carrière n'a jamais vraiment connu de pause depuis les années 1960. Sa progéniture ne semble cependant pas lui en tenir rigueur. « Mes parents se sont séparés quand j'étais très jeune, mais il a toujours dégagé du temps pour nous, même quand il travaillait », affirmait Alison, 46 ans, lors d'un entretien à la télévision américaine Fox News, en août dernier.

Clint Eastwood reconnaît lui-même cette absence, dans une interview donnée avec son fils Scott, 32 ans, au magazine « Esquire », en 2016 : « Je n'ai pas pu profiter de lui enfant, parce que ma carrière était alors au plus haut. » Et Scott de répondre : « Il n'était pas là. Il s'occupait de ses films. Mais, en même temps, il était là… » Dans le même entretien, Scott revient à plusieurs reprises sur les conseils avisés que lui a donnés son père lorsqu'il est devenu acteur – « il m'a élevé dans l'intégrité » – et sur la fascination qu'a suscité son paternel. Ce dernier concluant : « Je me demande toujours si j'aurais pu faire davantage. Passer plus de temps avec lui, lui prêter plus d'attention… »

Don Siegel, son père spirituel…

Eastwood a quand même souvent donné un coup de pouce à sa progéniture. C'est grâce à lui que Scott a commencé sa carrière en 2006 dans « Mémoires de nos pères », avant d'enchaîner sur « Gran Torino », « Invictus » (2009) ou « Une nouvelle chance ». « Il m'a inspiré et il m'a appris à travailler beaucoup, à écouter plus, à ne pas trop parler », confiait l'acteur au Parisien en 2017. Avant « La Mule », Alison, elle, a figuré dans « Bronco Billy » (1980), « La Corde raide » (1984), « Les Pleins Pouvoirs » (1997), « Minuit dans le jardin du bien et du mal » (1997).

Et que dire du fils jazzman, Kyle, 50 ans, qui vit en France? Quatre de ses cinq apparitions au cinéma l'ont été dans un film de son père, de « Josey Wales hors la loi », en 1976, à « Sur la route de Madison », en 1995. Surtout, le musicien a participé à la composition ou aux arrangements de huit de ses longs-métrages. « Mon père et moi avons énormément de points communs : nous aimons les mêmes films et la même musique », avouait-il au Parisien en 2012.

Clint Eastwood dans « Josey Wales hors la loi »./ABACA/World History Archive
Clint Eastwood dans « Josey Wales hors la loi »./ABACA/World History Archive  

La notion de famille doit sans doute s'étendre pour Eastwood à tous ses proches. Lui a accédé à la célébrité en faisant trois films de rang avec Sergio Leone : « Pour une poignée de dollars » (1964), « Et pour quelques dollars de plus » (1966), « Le Bon, la brute et le truand » (1968). Mais c'est avec un autre réalisateur qu'il trouve son père spirituel : Don Siegel, lors du tournage d'« Un shérif à New York », sorti en 1968.

Tous les deux Républicains, une denrée rare à Hollywood, les deux hommes s'entendent comme larrons en foire, et retravailleront à quatre reprises ensemble, notamment pour « Les Proies » (1971) et « L'Inspecteur Harry » (1972), deux films décriés pour leur violence, mais fondateurs. « Eastwood a beaucoup appris de Siegel. Il a observé sa manière de travailler, et il a même réalisé certaines scènes de L'Inspecteur Harry », souligne Jean-Max Causse qui, en tant que cofondateur des cinémas Action, a plusieurs fois proposé des cycles Clint Eastwood dans ses salles.

… et Bradley Cooper, le fils

Dès 1971, tout en continuant à faire l'acteur pour les autres, Eastwood commence sa carrière de réalisateur, avec « Un frisson dans la nuit ». Un moment important pour l'artiste, qui franchit un cap. Étudiant peu assidu, moqué pour son physique de play-boy – il est maître nageur diplômé, ce qui lui a évité d'être enrôlé lors de la guerre de Corée –, l'homme tient à démontrer qu'il est autre chose qu'une belle gueule et un comédien abonné aux rôles de cow-boy. Il commence à livrer des films divers et variés, parlant aussi bien d'un chanteur de country tuberculeux (« Honkytonk Man », 1982) que de la Coupe du monde de rugby en Afrique du Sud (« Invictus »), proposant un drame romantique poignant (« Sur la Route de Madison ») ou le portrait d'un héros pilote d'avion (« Sully », 2016).

Clint Eastwood est moqué pour son physique de play-boy./Rue des Archives/DILTZ
Clint Eastwood est moqué pour son physique de play-boy./Rue des Archives/DILTZ  

Surtout, il commence à s'entourer de fidèles. « Il aime travailler avec les mêmes personnes, techniciens comme comédiens, au fil des années, relève Nicolas Saada, réalisateur, scénariste et ex-journaliste aux Cahiers du cinéma, qui a rencontré plusieurs fois la star. Il a créé un collectif de cinéma très artisanal dans sa maison de production, Malpaso. Grâce à son équipe, à son atelier, il mène sa barque au milieu de cette folie qu'est devenu Hollywood… ce qui n'est pas incompatible avec son individualisme : il aime le jazz, ce genre musical où les musiciens jouent ensemble, puis font tour à tour chacun leur solo. »

« Un partage presque animal »

Nouveau membre du cercle rapproché, l' acteur Bradley Cooper, avec qui Eastwood a connu le plus grand succès de sa carrière, « American Sniper » en 2015, plus de 1 million d'entrées en France et 481 millions d'euros de recettes dans le monde. « Il y a quelque chose qui m'a beaucoup touché dans La Mule, autour de Bradley Cooper, continue Nicolas Saada. Eastwood lui a donné un de ses plus beaux rôles dans American Sniper. Le réembaucher pour le rôle qu'Eastwood jouait dans Un monde parfait ( NDLR : un policier lancé dans une chasse à l'homme ), cela relève du passage de témoin. On imagine que Cooper pourrait réaliser les prochains projets d'Eastwood, ou au moins marcher dans ses pas. »

Reste qu'à 88 ans, Clint Eastwood semble apaisé sur tout ce qui concerne sa famille et donne à Hollywood l'image d'un cinéaste versatile, certes toujours combatif et sans concessions, mais également serein. Une sérénité qui marque tous ceux qui travaillent avec lui, comme la comédienne Cécile de France, qui a tourné sous sa direction dans « Au-delà » (2010) et que nous avons rencontrée au Festival de l'Alpe-d'Huez : « Ce que j'ai surtout ressenti, c'est que c'est un homme, dans sa nature, dans son parcours, dans ce qu'il est devenu, qui est en paix avec lui-même. Il est juste là, à côté de vous, dans un partage presque animal, et tout à coup, il va juste poser une main sur votre épaule. […] Il diffuse énormément d'amour. »

BIO EXPRESS

Clint Eastwood et sa fille Kathryn./SIPA/Rex/Éric Charbonneau
Clint Eastwood et sa fille Kathryn./SIPA/Rex/Éric Charbonneau  

31 mai 1930. Naissance à San Francisco (États-Unis) de Clinton Elias Eastwood Jr.

1953. Étudiant à Los Angeles, il se marie avec Maggie Johnson.

1955. Première apparition au cinéma, un tout petit rôle dans «La Revanche de la créature ».

1964. Un jeune réalisateur italien, Sergio Leone, lui propose « Pour une Poignée de dollars ». En juin, naissance de son premier enfant, Kimber Lynn, issue d'une liaison alors qu'il est toujours marié avec Maggie.

1971. En novembre, sortie de «Un Frisson dans la nuit », premier film réalisé par Eastwood.

1993. Premiers Oscars (meilleur film, meilleur réalisateur) pour « Impitoyable ». Il en obtiendra deux autres en 2005, pour « Million dollar baby », ainsi que quatre Césars.

2015. «American Sniper », avec Bradley Cooper, est le plus gros succès de la carrière d'Eastwood.