Mort de Jean-Claude Carrière : «Belle de jour», «Borsalino», «Cyrano»… le scénariste en 10 films

Scénariste et écrivain prolifique aux talents incroyablement divers, Jean-Claude Carrière, mort lundi à 89 ans, a écrit pour tant de grands noms du cinéma. Sélection.

 Gérard Depardieu dans « Cyrano de Bergerac » par Jean-Paul Rappeneau, adaptation d’Edmond Rostand signée avec panache par Jean-Claude Carrière.
Gérard Depardieu dans « Cyrano de Bergerac » par Jean-Paul Rappeneau, adaptation d’Edmond Rostand signée avec panache par Jean-Claude Carrière. Benoit Barbier/Carlotta Films

Au cinéma, le prolifique Jean-Claude Carrière, scénariste et écrivain mort lundi 8 février à l'âge de 89 ans, avait écrit pour les plus grands, de Luis Buñuel à Louis Malle, et su adapter des chefs-d'œuvre. Sélection.

«Heureux Anniversaire» (1962)

Jean-Claude Carrière débute par un Oscar du court-métrage en 1963 à Hollywood, avec « Heureux anniversaire » (visible sur YouTube), film coréalisé avec son premier grand complice, le clown et cinéaste Pierre Etaix. Indispensable pour comprendre à quel point le scénariste pense par images. Génial petit film hilarant sur un embouteillage très réaliste et pourtant… surréaliste. L'autre charme d'« Heureux anniversaire », c'est que Jean-Claude Carrière joue dedans. Le moustachu souriant qui apparaît à plusieurs reprises, c'est lui. Avec Etaix, il écrira trois grands films poétiques dignes de Buster Keaton, « Le soupirant » (1963), « Yoyo » (1965) et « Le grand amour » (1969).

«Le Journal d'une femme de chambre» (1964)

Carrière a toujours pratiqué le ping-pong d'idées. Il passe tout naturellement du clown Pierre Etaix au cinéaste issu du surréalisme Luis Buñuel. Celui-ci bouillonnait d'une fulgurance d'images, le scénariste lui apporte une charpente romanesque. Comme dans le « Journal d'une femme de chambre » (1964), dans lequel il adapte en le ramassant le roman d'Octave Mirbeau, offrant à Michel Piccoli et Jeanne Moreau deux rôles d'un érotisme noir.

«Belle de jour» (1967)

Cette fois, Carrière adapte un livre de Joseph Kessel, toujours pour Luis Buñuel, mais son génie est de toujours faire oublier toute littérature. Chacune de ses adaptations est anti-académique, pour éclairer ce qu'il y a de plus dérangeant et visuel dans cette histoire d'une jeune femme bien sous tous rapports, incarnée par Catherine Deneuve, qui se prostitue pour s'inventer une autre vie. Toujours une veine érotique sombre, teintée de sadomasochisme. Jean-Claude Carrière écrit aussi à une époque de grande liberté, en explorant la complexité et la noirceur des fantasmes. Pas sûr que ce serait aussi facile à faire accepter aujourd'hui.

« La Piscine » (1969)

Après des débuts dans un cinéma presque avant-gardiste, Jean-Claude Carrière commence une collaboration avec le réalisateur Jacques Deray, habitué des thrillers et films à gros succès. N'empêche, dans ce ménage amoureux à trois, voire à quatre, autour d'une piscine de la Riviera, d'une grande perversité et d'une cruauté implacable, partition incarnée par Romy Schneider, Alain Delon, Maurice Ronet et Jane Birkin, l'esprit de Carrière – et même de Buñuel – est totalement là. C'est « Liaisons fatales à Saint-Tropez ».

«Borsalino» (1970)

La collaboration avec Jacques Deray se poursuit avec « Borsalino », même s'ils se sont mis à quatre, Deray, Carrière, l'écrivain Jean Cau et même Claude Sautet, pour adapter le livre d'Eugène Saccomano sur les bandits marseillais. Un film atypique pour Carrière, mais le duo Belmondo-Delon attire près de 5 millions de personnes en salles. Jean-Claude Carrière montre à quel point il est tout terrain. Sa veine poétique jouant avec la folie ordinaire est absente de ce film mais reviendra dans un autre Deray, « Un Papillon sur l'épaule ».

«La Chair de l'orchidée» (1975)

Encore une fois, le génie du scénariste à extraire d'un bon polar standard de James Hadley Chase un diamant beaucoup plus sulfureux fait merveille, autour d'une sombre histoire d'héritage, de famille et d'emprise, avec Charlotte Rampling, Bruno Cremer, Simone Signoret et Edwige Feuillère. Un nouveau tandem se forme avec Patrice Chéreau, le grand metteur en scène.

«Le Retour de Martin Guerre» (1982)

Carrière, c'est toujours de la dentelle à partir d'une toile d'araignée compliquée. Ici, il mêle à la fois un roman et un récit publiés sur l'histoire vraie de Martin Guerre, un homme qui revient dans son village natal au XVIe siècle après plusieurs années passées à la guerre, mais que personne ne reconnaît. Un vertige sur la double identité, ce qui permet de retrouver dans un cadre moyenâgeux et un film assez traditionnel en costumes la fascination du scénariste pour les abîmes de la psyché. Gérard Depardieu et Bernard-Pierre Donnadieu incarnent ces deux hommes dont on ne sait lequel dit vrai, face à l'épouse jouée par Nathalie Baye.

«L'Insoutenable Légèreté de l'être» (1988)

Encore une fois, Carrière montre que l'on peut être unique sans rédiger un scénario original. Car le film qu'il écrit à partir du chef-d'œuvre de Milan Kundera, filmé par Philip Kaufman, n'en est en rien la simple illustration ou la mise en images, comme dans les mauvais films académiques. Il partage avec l'écrivain le plaisir du jeu sans filet. On se souviendra autant de ce manège amoureux et dangereux entre Daniel Day-Lewis, Juliette Binoche et Lena Olin que des personnages de papier. L'adaptation touche au grand art.

«Milou en mai» (1990)

A cette époque, le scénariste enchaîne les chefs-d'œuvre qu'on ne peut tous citer. Très proche du cinéaste Louis Malle, il écrit avec lui cette description d'une famille bourgeoise se disputant le partage d'un héritage, sur fond de Mai 68, dans une maison de campagne du Gers. Une manière d'attaquer jusqu'aux vieilles pierres les plus solides de l'apparent bonheur bourgeois et provincial. Une partition merveilleuse pour Michel Piccoli, Miou-Miou, Michel Duchaussoy, Dominique Blanc et Bruno Carette.

«Cyrano de Bergerac» (1990)

Bien sûr, il y a le classique d'Edmond Rostand. Bien sûr, Jean-Paul Rappeneau est le grand cinéaste du mouvement et du panache. Bien sûr, Gérard Depardieu atteint et dépasse son sommet dans ce Cyrano flamboyant et mélancolique. Mais rien de tout cela n'existerait sans le point de croix de Jean-Claude Carrière, dont on entend la voix de Gascon dans cette verve des mousquetaires, dans l'absolu et le désespoir de l'amour, la grande geste de l'existence. La flamme de Cyrano, c'est Carrière lui-même. Lui aussi, il a dicté toute sa vie de grands textes à de fabuleux acteurs sans jamais apparaître au grand jour…