50 ans de la disparition de Bourvil : «Mon père voulait faire carrière en Amérique»

Dominique Raimbourg, fils de Bourvil, disparu il y a 50 ans, le raconte à l’occasion d’une exposition de photos et d’objets de tournage à Lille.

 Cinquante ans après la mort de Bourvil, disparu le 23 septembre 1970 à l’âge de 53 ans, une exposition lui est consacrée dans le cadre du festival CineComedies, à Lille (Nord).
Cinquante ans après la mort de Bourvil, disparu le 23 septembre 1970 à l’âge de 53 ans, une exposition lui est consacrée dans le cadre du festival CineComedies, à Lille (Nord). Radio France/Lou Bourdy

Dominique Raimbourg porte le patronyme de son père : né André Raimbourg, ce dernier avait choisi de s'appeler Bourvil en hommage à Bourville, le village normand où vivaient ses grands-parents. Cinquante ans après la mort de Bourvil, disparu le 23 septembre 1970 à l'âge de 53 ans, son fils aîné a puisé dans sa collection personnelle pour nourrir l'exposition actuellement consacrée à Lille au comédien et chanteur. Une exposition organisée dans le cadre du festival CineComedies, qui projettera aussi « Le Corniaud » et « La Traversée de Paris ». A cette occasion, Dominique Raimbourg nous parle de son père.

Intitulée « Le cinéma de Bourvil », l'exposition lilloise compte 450 photos, affiches, objets de tournage ou ayant appartenu à votre père. Laquelle de ces pièces est la plus précieuse à vos yeux ?

DOMINIQUE RAIMBOURG. Le bureau de style Empire en bois, avec un plateau de cuir vert dessus, qui était à mon père et sur lequel il me laissait travailler quand j'étais adolescent. Je l'ai récupéré en 1973 et l'ai installé dans mon cabinet d'avocat. Cela a été mon bureau jusqu'en 2006, quand je l'ai confié à Pascal Delmotte, le commissaire de l'exposition de Lille.

Vous aviez 20 ans quand votre père est mort. Quel père était Bourvil ?

Il a mis son génie dans son œuvre… C'était un bourreau de travail. Quand j'étais tout petit, il tournait souvent des films pendant la journée et le soir, il était sur scène pour jouer « La Route fleurie », qu'il a interprétée 1300 fois entre 1951 et 1956. Mais il était présent à la maison quand même : il prenait des vacances avec nous, on allait chaque été dans notre maison de campagne des Yvelines et chez ses parents à Bourville. Parfois aussi, on partait, sur la Côte d'Azur par exemple… Et puis, même si mon père ne nous faisait pas faire nos devoirs à mon frère et à moi, c'est lui qui nous a poussés à apprendre l'anglais.

Il vous donnait des cours ?

Non, mais il nous disait Il faut écouter la BBC à telle heure ! Lui-même voulait faire carrière aux Etats-Unis. Il parlait bien anglais et était parti à New York en tournée. Edith Piaf lui avait alors conseillé de chanter quelques concerts en anglais.

Et il était drôle à la maison ?

Bien sûr ! Il aimait rire et était d'un naturel extrêmement gai. Un rien l'amusait : il avait la particularité de voir le comique derrière le tragique et, inversement, le tragique derrière le comique. Il avait une sensibilité très particulière.

Vous avez vu défiler chez vous ses collègues et amis Annie Cordy, Louis de Funès, Jean-Pierre Mocky, Georges Brassens… ?

Pas souvent. Brassens, oui, parce qu'il avait une maison près de celle de mes parents dans les Yvelines, alors il venait parfois discuter avec mon père. Moi, j'étais ado alors cela ne m'épatait pas (rires) ! Je me souviens aussi de Mocky, qui venait présenter ses films à mon père : il avait une vieille Volvo qui lâchait de l'huile sur les graviers, cela agaçait ma mère… Et puis, je me souviens d'une soirée où Gérard Oury, qui était extrêmement agréable, était venu faire une lecture de scénario à mon père. Je ne sais plus si c'était « La folie des grandeurs » ou « La grande vadrouille », mais c'était un moment formidable ! Annie Cordy, je l'avais vue sur un tournage avec mon père en Espagne : j'étais épaté par sa grosse voiture américaine décapotable…

Vous alliez voir votre père sur les tournages ?

Très peu car je m'y ennuyais. Mais je me souviens être allé sur le plateau du « Corniaud » : j'avais assisté au tournage de la scène où mon père amène une Cadillac dans un garage après en avoir esquinté le pare-chocs… Ça, ça m'avait amusé.

On dit que votre père a aussi fréquenté Jean-Paul Sartre…

Il l'avait croisé et ils avaient passé une soirée ensemble. Mon père était impressionné par les gens qui avaient fait de grandes études. Lui était très bon élève, mais n'aimait pas l'internat alors, tout en ne voulant pas reprendre la ferme familiale, il avait vite arrêté ses études.

Comment c'était lorsque vous sortiez avec votre père dans la rue ?

On ne pouvait pas aller partout. Quand on allait en Normandie, on choisissait une plage peu fréquentée, au bord de laquelle il n'y avait pas de café. Et pas question d'aller à la fête foraine ! Mais mon père était toujours très aimable avec les gens qui lui demandaient des autographes. Il se promenait même avec des photos de lui et des marqueurs dans les poches… Il me disait C'est ennuyeux d'être reconnu, mais c'est encore plus ennuyeux de ne pas l'être !

A la fin de sa vie, il avait caché le cancer de la moelle osseuse dont il souffrait pour pouvoir continuer à jouer…

Oui, il avait peur que les assurances ne l'empêchent de jouer. Il a d'ailleurs tourné ses derniers films avec des producteurs qui ont accepté de ne pas être couverts par les assurances. Mon père aimait jouer. Et tant qu'il tournait, il avait l'impression qu'il pourrait échapper à la mort.

A-t-il terminé sa vie en étant riche ?

Il était à l'abri du besoin : il était extrêmement bien payé pour ses films. Mais à l'époque, il ne négociait pas de droits sur les entrées en salles. Surtout, il n'a produit qu'un seul de ses films et cela a été un échec alors il a refusé d'en produire d'autres. Aujourd'hui, mon frère et moi ne touchons qu'entre 4000 et 8000 euros par an de l'œuvre de mon père : surtout des droits de ses chansons. Mais je ne pleure pas du tout sur mon sort !

Quels sont vos films de Bourvil préférés ?

J'aime beaucoup « La grande vadrouille ». C'est quand même formidable, ce soin apporté à l'écriture : « Y'a pas d'hélice hélas/C'est là qu'est l'os »… J'aime aussi énormément « Un drôle de paroissien » : ce personnage de voleur transfiguré par la foi insuffle une grande poésie dans l'univers de Mocky.

Vous-même, vous avez songé à faire du cinéma ?

Impossible ! Comment voulez-vous passer derrière mon père ? D'ailleurs, celui-ci m'avait dit que c'était un métier terrible, avec peu d'élus, et que la chance n'était pas forcément héréditaire.

Est-ce que Bourvil a des héritiers dans le cinéma d'aujourd'hui ?

« Bienvenue chez les Ch'tis » raconte la même histoire que « La grande vadrouille » : le tandem formé par Dany Boon et Kad Merad, c'est le peintre en bâtiment et le chef d'orchestre joués par mon père et de Funès, qui se retrouvent à égalité à la fin du film de Gérard Oury!

Vous avez déjà rencontré Dany Boon ?

Non. Je l'ai croisé par hasard dans le train il y a quatre ou cinq ans, mais je n'ai pas osé aller l'embêter. Je le regrette…