«Ça remonte le moral, vous n’imaginez pas !» : à Monaco, le spectacle continue malgré le Covid

Dans la principauté monégasque, les restaurants, théâtres et musées sont ouverts malgré la crise sanitaire. Reportage dans cette ville-Etat, qui fait des envieux de l’autre côté de la frontière.

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 A l’inverse de la France, le Rocher a choisi de ne pas fermer ses lieux culturels au public, mais le nombre de spectateurs y est strictement limité.
A l’inverse de la France, le Rocher a choisi de ne pas fermer ses lieux culturels au public, mais le nombre de spectateurs y est strictement limité. LP/ Jean-Baptiste Quentin

Elle a sauté dans le train à Nice (Alpes-Maritimes). Pour un trajet de vingt minutes. Et presse le pas, maintenant, sur le boulevard Albert-Ier, face au port, inondé de soleil. Rater le début de la séance? Même pas en rêve! Les projections proposées par l'institut audiovisuel de Monaco, pour Edith, c'est « une chance extraordinaire, une bulle d'oxygène ». « Ça me remonte le moral, vous n'imaginez pas! Et ça me donne une énergie folle. En venant ici, je mesure ce qui me manque », observe la retraitée française, passionnée de cinéma. Ce mardi après-midi, c'est le film italien « Mafioso », d'Alberto Lattuada, qui est projeté au Théâtre des Variétés.

Une activité parmi d'autres. Car ici, à Monaco, la vie culturelle n'est pas à l'arrêt, comme chez son voisin français. Théâtres, musées, salles de spectacles accueillent le public, suivant un protocole sanitaire strict. Seul le cinéma, trop dépendant des sorties françaises, toutes reportées, garde le rideau baissé.

Séance de cinéma ce mardi après-midi au Théâtre des Variétés de Monaco. Le protocole sanitaire est strict./LP/ Jean-Baptiste Quentin
Séance de cinéma ce mardi après-midi au Théâtre des Variétés de Monaco. Le protocole sanitaire est strict./LP/ Jean-Baptiste Quentin  

« C'est une volonté du souverain et de la princesse de Hanovre qui ont demandé au gouvernement princier de mettre en œuvre des mesures sanitaires pour permettre l'accueil des spectateurs et des artistes, explique Françoise Gamerdinger, directrice des affaires culturelles de la principauté, équivalent d'un poste de ministre. Pour chaque structure, une procédure est écrite puis validée par la direction de l'action sociale et sanitaire. »

Une organisation minutieuse et un travail titanesque pour les équipes. Elles doivent s'adapter à chaque nouvelle mesure alors que, actuellement, entre 10 et 30 nouvelles contaminations sont enregistrées chaque jour dans cette ville-Etat qui compte 38 000 habitants.

« En ce moment, quand on travaille à la culture à Monaco, on commence très tôt et on finit très tard, sourit la directrice. Mais on est passionnés. Même le jour où il faudra aller dans les théâtres avec masque et tuba, on le fera. C'est essentiel, évident. On ne peut pas se nourrir que de virtuel. Il faut avoir cet échange d'émotions. »

«Même les couples, on les sépare!»

Comment se passe ce protocole drastique ? La saison a repris dès cet été, avec une programmation renforcée au Fort Antoine, théâtre de plein air. Dans les salles, un siège est laissé vide entre deux spectateurs, tous masqués et installés en quinconce, d'un rang à l'autre. « Même les couples, on les sépare ! », insiste Françoise Gamerdinger. Les rangs sortent un par un, suivant un parcours fléché. Les séances, couvre-feu à 19 heures oblige, ont été avancées à 15 heures.

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Le public suit-il ? « A demi-jauge, on est souvent plein », se félicite la responsable, qui avait même lancé une opération séduction en novembre avec des places à 5 euros pendant un mois. Les voisins français, ravis, représentent une large part des spectateurs.

Françoise Gamerdinger, directrice des affaires culturelles de Monaco, au Théâtre Princesse Grâce./LP/ Jean-Baptiste Quentin
Françoise Gamerdinger, directrice des affaires culturelles de Monaco, au Théâtre Princesse Grâce./LP/ Jean-Baptiste Quentin  

Côté artistes, aussi, on ne lésine pas sur les moyens. « Nos musiciens, rattachés à l'Opéra, sont testés tous les trois jours, comme les danseurs du ballet de Monte-Carlo. Ça nous permet une traçabilité au moindre cas », souligne Didier de Cottignies, délégué artistique de l'orchestre symphonique de Monaco. La disposition de ce dernier a été revue. Les instrumentistes à vent ont été placés ailleurs, avec davantage de distanciation. Et des parois en Plexiglas séparent les musiciens.

Pour les grosses productions, un code avec des badges de différentes couleurs a été déployé pour que les artistes, techniciens et spectateurs ne se croisent pas. Les spectacles avec des chœurs ont été reportés. « On a redoublé de travail et d'imagination pour trouver des solutions, reconnaît le délégué. On s'adapte. A chaque semaine suffit sa peine ! »

La représentation s'arrête pour cause de Covid

Et pas question de tergiverser. Comme le 30 décembre, à la première de « Lac », version contemporaine du « Lac des cygnes », par le ballet de Monte-Carlo. Ce jour-là, un résultat de test arrive une demi-heure après le début de la représentation : trois danseurs sont positifs au Covid, tout est interrompu. « Le rideau est tombé d'un coup, en plein milieu », raconte Brigitte, une Française qui était dans la salle.

Certains spectacles ont aussi été annulés par les productions. Question de rentabilité ou d'organisation. Mais la plupart ont tenu bon. Stéphane Bern a joué son seul-en-scène mi-janvier. Gad Elmaleh y rode son nouveau spectacle. « Des musiciens m'appellent pour me demander de les faire jouer, constate Didier de Cottignies. Le contact et le plaisir du public, c'est irremplaçable. Le baryton qui interprète Athanaël dans l'opéra Thaïs a eu une standing-ovation dès la première scène. Il en a eu les larmes aux yeux. Il n'avait pas chanté depuis six mois. »

Aucun cluster n'a été constaté dans les théâtres ou les musées de la principauté, une dizaine d'établissements au total.

Moitié moins de visiteurs au Musée océanographique

Il faut laisser le port, ses grands immeubles aux façades d'un blanc éclatant et ses énormes yachts pour arriver au Musée océanographique, perché en haut du Rocher, tout proche du palais princier. Là aussi, on mesure sa chance. « On se sent privilégiés mais aussi tristes pour nos collègues français, reconnaît Robert Calcagno, directeur de cette institution vieille de 110 ans. Ils sont très curieux de notre façon de recevoir le public. La fréquentation, d'ordinaire de 650 000 visiteurs par an, a été réduite de moitié à cause de la crise. Ça nous pose un problème économique. Mais ça nous permet d'améliorer la qualité de l'accueil. »

Tous les visiteurs croisés ce mardi matin au Musée océanographique de Monaco sont français./LP/ Jean-Baptiste Quentin
Tous les visiteurs croisés ce mardi matin au Musée océanographique de Monaco sont français./LP/ Jean-Baptiste Quentin  

En ce mardi matin, il n'y a pas foule dans l'immense bâtiment néo-baroque qui surplombe la mer. Tous les visiteurs croisés sont français. Dans la salle des espèces tropicales, au milieu des aquariums, Fatima mitraille un poisson-clown avec son téléphone. « On est comme des enfants, rigole la jeune femme, originaire de Brignoles (Var), venue à Monaco avec son compagnon pour « prendre l'air ». Ici, on a l'impression de revivre, de revenir à un temps où le Covid n'existait pas! Rien que de marcher, voir les restaurants ouverts, les musées, les théâtres, ça fait tellement plaisir! »

Même sentiment pour Laurence, fascinée devant Immersion, une installation digitale à 360 degrés qui la plonge dans la grande barrière de corail. « On devait aller au ski, mais tout est fermé, alors on est venus ici, raconte la Marseillaise, qui travaille dans un supermarché. On nous entasse au travail, dans les transports, alors un musée, je ne vois pas en quoi ça serait plus dangereux ? »

Un avis partagé. « Qu'est-ce qu'attend la France ? » interroge une retraitée niçoise. « C'est un signal fort qu'on envoie, assume Françoise Gamerdinger. On est un bel exemple. » « Monaco est plus petit, c'est l'avantage, remarque Didier de Cottignies. Le millefeuille administratif a moins de couches qu'en France, c'est plus simple pour prendre des décisions. On montre en tout cas que c'est possible. » A Monaco, le budget alloué à la culture représente 6 % du budget global. Contre moins de 0,7 % côté français.