24 heures dans le musée du Louvre fermé au public

En attendant sa réouverture, le musée du Louvre est briqué quotidiennement, les ouvriers s’affairent à des travaux de maintenance, les restaurateurs rénovent… On y tombe même sur des joyaux oubliés. Immersion.

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 Paris (1er), jeudi 11 février 2021. Dans l’attente d’un rendez-vous perpétuellement repoussé avec le public, le musée du Louvre se fait beau.
Paris (1er), jeudi 11 février 2021. Dans l’attente d’un rendez-vous perpétuellement repoussé avec le public, le musée du Louvre se fait beau. LP/Arnaud Journois

Comme depuis fin octobre, jeudi 11 février, la Pyramide est inaccessible, protégée par des barrières et des agents de sécurité tout autour de la cour Napoléon. Quelques touristes asiatiques regardent de loin. La neige tient depuis deux jours, puisque personne ne la piétine. A l'intérieur, on dirait Noël. Un musée fermé, c'est d'abord un musée pomponné comme jamais, qui se fait beau quotidiennement, dans l'attente d'un rendez-vous perpétuellement repoussé avec le public.

La première personne croisée, à l'entrée de service, avant 10 heures, est une femme de ménage avec un énorme chariot. Sous la Pyramide, le marbre brille comme une patinoire. On y entend le même bruit, celui de la « surfaceuse » qui nettoie. « Ce sont les pas des visiteurs qui rendent le sol mat. Comme il n'y a personne, on ne l'a jamais vu aussi brillant », s'amuse une employée.

Des gardiens désœuvrés lisent ou pianotent sur leur téléphone dans le coin d'une salle déserte. Rendez-vous avec Elisabeth Antoine, conservatrice, dans la salle médiévale du trésor de Saint-Denis, au département des objets d'art. Ce dernier est le royaume des miniatures en ivoire, émail, gemmes, bijoux, porcelaines, orfèvrerie. Des œuvres prêtées depuis deux ans par le musée de Cluny, en travaux, viennent d'y retourner.

Les lieux sont déserts./LP/Arnaud Journois
Les lieux sont déserts./LP/Arnaud Journois  

« Il faut que je refasse mes vitrines. J'avais tassé un peu nos pièces pour les accueillir. Là, ça va mieux respirer », explique la spécialiste. Elle enfile des gants pour ouvrir une grande vitrine et y installer des statuettes en ivoire, accompagnée d'une régisseuse qui passe un coup de chiffon sur les tablettes. De loin, on dirait que la conservatrice range des bibelots dans son salon. Stressée ? «Non, il ne vaut mieux pas ! Mais quand on débute, oui, on a un peu peur. Une vitrine de musée, ce n'est pas gravé dans les marbres. Ce triptyque se trouvait au fond de la vitrine. On l'a rapproché. Cette fermeture, c'est l'occasion de repenser les présentations.»

Et aussi, pour les conservateurs, de faire du « récolement », un recensement décennal de chacune des milliers d'œuvres, de vérifier leur « traçabilité » en rédigeant une fiche sur l'état de chaque pièce. «C'est comme compter nos moutons, si vous voulez, sourit une régisseuse. On arrive mieux à faire ce genre de petits travaux humbles dans les salles quand le public n'est pas là.»

Agents de propreté, ouvriers, restaurateurs, conservateurs… Ils ont les galeries pour eux tout seuls, ou presque./LP/Arnaud Journois
Agents de propreté, ouvriers, restaurateurs, conservateurs… Ils ont les galeries pour eux tout seuls, ou presque./LP/Arnaud Journois  

Trois pompiers font leur tournée. Une caserne de 64 soldats du feu est installée en permanence dans le musée, avec trois « bases vie », une dans chaque aile. D'habitude, ils sont plutôt habitués à gérer des malaises quand il y a foule l'été devant « la Joconde ». Enfin, ça, c'était avant. Maintenant, ce sont des tournées 24 heures sur 24, même la nuit, dans un labyrinthe vide. « Je n'ai pas croisé Belphégor », plaisante l'un d'eux.

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En sortant de la cour Marly, une figure sculptée accompagnée d'un lion, de l'artiste Nicolas Coustou, est entièrement recouverte de plastique, comme un voile, ou un emballage cadeau. Pour se protéger de la poussière ? Cette œuvre et une autre dans cette crypte, trop lourdes pour être déplacées lors de travaux récents, ont été recouvertes d'une bâche à la transparence parfaite. Poétique et bizarre.

Un jeune restaurateur «mouche» une statue

La lumière d'un bleu profond par certaines baies vitrées éclaire le Louvre d'une beauté surréelle. Chaque rencontre humaine semble miraculeuse. Comme celle d'Etienne, un jeune restaurateur qui débarbouille le visage de François Arago, par le sculpteur David d'Angers, cour Puget, sous cette verrière splendide. Il procède méticuleusement : le visage est symétriquement découpé entre un côté sale, tout noir, et l'autre immaculé, déjà nettoyé.

« Les salissures sur un marbre blanc, ça se voit », explique le jeune homme, armé d'un pistolet à pression qui crache de l'eau et d'une éponge. Il s'est attaqué au nez de la statue : on dirait qu'il mouche un enfant. Avant le déjeuner, un salut à « la Joconde ». Il n'y a même pas ses quatre surveillants habituels à ce moment-là. Un face-à-face plus intime que jamais, qui saisirait les plus blasés. La naissance de la gorge de la madone, on ne l'avait jamais vue comme ça. On se sent presque voyeur.

Armé d’un pistolet à pression, Etienne nettoie le visage de François Arago, par le sculpteur David d’Angers./LP/Arnaud Journois
Armé d’un pistolet à pression, Etienne nettoie le visage de François Arago, par le sculpteur David d’Angers./LP/Arnaud Journois  

A midi, deux agents d'accueil savourent un McDo sous la Pyramide. « En temps normal, on ne le ferait pas. Ce n'est pas interdit de manger ici mais, quand il y a la foule habituelle, ce n'est pas du tout agréable, et même impossible », sourient-ils. C'est qu'à part la cantine, où les règles sanitaires imposent une seule personne par table et dos à dos avec la table voisine — « On dirait une salle d'examen », soupire une employée — il n'y a pas d'endroit où manger. Nous-même avalons un sandwich au fromage sous la verrière de Pei, avec un mélange d'étrangeté et de trivialité. Pique-nique au Louvre.

L'après-midi commence par une extraordinaire vision de la « Victoire de Samothrace », restaurée il y a quelques années, avec ses nuances infinies de marbre gris de la proue et blanc de la déesse, au sommet de l'escalier monumental immaculé : pas un potelet pour dessiner une file, pas une personne, rien que le génie du lieu et de l'architecture.

Des joyaux retrouvés grâce aux travaux

Dans la Grande Galerie, pas un chat non plus, sauf un échafaudage sur lequel sont perchées, tout en haut, deux restauratrices, qui ont fait un trou dans le mur. « Elles cherchent les différentes couches picturales depuis le XVIIe siècle, afin de préparer des rénovations. Derrière les tableaux, il y a même des fenêtres cachées », explique Laurent Le Guédart, directeur du patrimoine architectural et des jardins du Louvre.

Pour ses équipes, la fermeture est l'occasion d'énormes travaux de maintenance, comme dans le salon Carré, antichambre des peintures italiennes, où des lames de parquet ont été retirées pour faire passer de nouveaux câbles électriques. Le directeur fait aussi installer des pièges à insectes. D'habitude, ce genre de travaux s'effectue le mardi, jour de fermeture, et la nuit. En l'absence de public, les ouvriers viennent tous les jours et gagnent un temps fou en laissant leurs nacelles et outils sur place.

Dans la Grande Galerie, deux restauratrices «cherchent les différentes couches picturales depuis le XVIIe siècle» en vue de rénovations. /LP / Arnaud Journois
Dans la Grande Galerie, deux restauratrices «cherchent les différentes couches picturales depuis le XVIIe siècle» en vue de rénovations. /LP / Arnaud Journois  

« Dans les salles étrusques et italiennes, on remplace entièrement le système d'éclairage avec des sources lumineuses plus efficaces et moins énergivores. On m'a dit : Vous êtes probablement la personne la plus heureuse au Louvre, rien ne vous dérange », sourit le chef des travaux du musée. Le futur « studio », qui accueillera dans d'anciennes réserves l'atelier pédagogique pour des familles à partir de septembre, ressemble au chantier d'un immeuble moderne, avec son odeur de peinture fraîche. Le Louvre, comme une poupée russe, ce sont des murs qui en cachent d'autres : ici, les travaux ont permis de retrouver trois soupiraux d'origine, puits de lumière masqués et oubliés depuis des siècles derrière des amas de tôles.

Des étudiants pour seuls visiteurs

Devant la « Vénus de Milo », des gens, enfin : les seuls groupes que l'on croise sont les étudiants de l'Ecole du Louvre, en travaux dirigés. La journée se termine au cabinet d'arts graphiques : Xavier Salmon, son directeur, reçoit quelques journalistes pour présenter des cartons dessinés de Charles-Philippe Larivière, artiste académique sous Louis-Philippe, qui ont servi de préparation aux vitraux de la chapelle royale de Dreux. Encore des trésors ressurgis des oubliettes.

Ces grands panneaux dessinés représentant la Pentecôte ont été retrouvés à l'occasion du déménagement des réserves à Liévin, dans un nouvel espace, près du Louvre-Lens. Ces grands dessins de 2,50 m de hauteur se trouvaient « tout au fond du fond des piles, et personne ne les avait vus depuis 1855, lors de leur présentation à l'Exposition universelle », confie Xavier Salmon. Figures bibliques magnifiques, dessinées avec beaucoup de vie, elles sortent des caves miraculées et abîmées, avec des déchirures, et seront restaurées grâce à un mécénat privé.

Sortis de l’oubli, les cartons dessinés, de 2,50 m de haut, de Charles-Philippe Larivière seront restaurés./LP/Arnaud Journois
Sortis de l’oubli, les cartons dessinés, de 2,50 m de haut, de Charles-Philippe Larivière seront restaurés./LP/Arnaud Journois  

Ces dessins ressuscités, « que personne travaillant actuellement au département des arts graphiques ne connaissait », racontent une autre histoire du Louvre. Comme dans une vieille maison, caves et greniers abritent des joyaux recouverts de poussière dont personne ne se souvenait. Même dans le plus grand musée du monde. 17 heures : le personnel s'ébroue d'un coup, il faut rentrer avant le couvre-feu. Le Louvre ferme, même pour ses fidèles gardiens du temple.