Opéra de Paris : la fulgurante ascension de Paul Marque, danseur étoile

LE PARISIEN WEEK-END. Paul Marque a été nommé danseur étoile du ballet de l’Opéra de Paris le 13 décembre dernier, six ans à peine après avoir intégré la prestigieuse institution. Son impressionnante réussite est le fruit d’une passion née lorsqu’il avait quatre ans.

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  Paul Marque, 23 ans, a été nommé en décembre danseur étoile. «Un rêve tellement grand que je n’osais même pas y croire», confie-t-il.
Paul Marque, 23 ans, a été nommé en décembre danseur étoile. «Un rêve tellement grand que je n’osais même pas y croire», confie-t-il. LP/Philippe de Poulpiquet

Baskets aux pieds, bonnet sur la tête, café au chocolat blanc à la main, la fine silhouette qui descend la rue La Fayette, dans le IXe arrondissement parisien, ne se distingue en rien du flot anonyme des passants, en ce matin frisquet de janvier. Seul un œil attentif remarquerait un buste tenu bien haut, une nuque droite et cette fameuse démarche « en canard » - jambes tendues, orientées « à 10 h 10 » - qui trahit les danseurs classiques. A 23 ans, Paul Marque est la toute nouvelle étoile de l'Opéra de Paris.

Sa nomination a eu lieu le 13 décembre dernier, à l'Opéra Bastille, à l'issue d'une représentation du ballet « la Bayadère » en tous points inhabituelle : seule « sauvée », sur les 17 initialement prévues, elle a été suivie en direct sur la plate-forme en ligne L'Opéra chez soi, inaugurée pour l'occasion, par près de 10000 spectateurs, dans une salle vide de tout public.

Autre exception, l'heureux élu n'interprétait pas le rôle principal de cette production chorégraphiée par la légende russe Rudolf Noureev (1938-1993), qui conte les amours contrariées d'un guerrier indien et d'une danseuse de temple sacré. Le corps recouvert d'un maquillage scintillant, il était l'Idole dorée, personnage secondaire à qui est dévolu un bref mais spectaculaire solo au milieu du deuxième acte.

Aussi, lorsque, après les saluts finals, le directeur de l'Opéra, Alexander Neef, suivi de la directrice de la danse Aurélie Dupont, se sont avancés sur la scène de l'Opéra Bastille, le jeune homme était à 100 lieues de se douter de ce qui l'attendait : « C'est un rêve tellement grand que je n'osais même pas y croire, assure-t-il. Quand Alexander Neef a annoncé publiquement qu'il me nommait étoile, je me suis demandé pendant quelques secondes si c'était bien mon nom qui avait été prononcé! »

La première étoile depuis presque trois ans

Pour la plupart des danseurs, l'accession au sommet relève en effet du graal. Aujourd'hui, sur 146 artistes, le ballet de l'Opéra de Paris ne compte que quinze étoiles, neuf femmes et six hommes. Ni leur nombre, ni leur âge, ni la date de leur désignation n'obéissent à des règles fixes. Certains ont été honorés à 20 ans, d'autres à 30. La dernière nomination, celle de Valentine Colasante, remontait à janvier 2018.

Celle de Paul Marque vient saluer une trajectoire en plein essor, au cours de laquelle il assure n'avoir fait aucun sacrifice - un mot qu'il déteste. « Bien sûr, on ne va pas sortir jusqu'à 6 heures du matin la veille d'un spectacle ! Mais c'est tellement génial de pouvoir être sur scène que ce n'est pas un renoncement. »

Paul Marque dans « la Bayadère», le 13 décembre 2020, à l’Opéra Bastille.  Svetlana Moboff/Opéra national de Paris
Paul Marque dans « la Bayadère», le 13 décembre 2020, à l’Opéra Bastille. Svetlana Moboff/Opéra national de Paris  

Ce sacre « attendu, qui fait du bien à la compagnie », selon Aurélie Dupont, ne change pas son quotidien. Le jeune homme continue à se rendre chaque jour au Palais Garnier, goûtant, en fan d'architecture, le privilège de travailler dans l'un des plus beaux opéras au monde. L'entrée des artistes se situe à l'arrière du monument, face aux Galeries Lafayette.

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A l'intérieur, c'est un dédale de couloirs, de bureaux et d'escaliers, que Paul Marque traverse d'un pas sûr jusqu'à sa loge, au deuxième étage. Cette pièce confortable, privilège des solistes, est aménagée comme un véritable chez-soi. Avant son cours de 10 h 30 ou entre deux répétitions, le danseur s'y délasse. Allongé sur son canapé, le jeune homme lit quelques pages du best-seller du moment ou regarde une série en vogue, comme « le Jeu de la dame ».

Chaque matin, pour chaque ballet, le même rituel

Déjà, il est l'heure de grimper sous les toits, jusqu'au studio Lifar, où se déroule la classe de danse. Chaque jour, tels des musiciens faisant leurs gammes, les 146 membres de la compagnie - répartis en plusieurs groupes, selon leur planning de travail et les contraintes sanitaires - suivent un cours d'une heure et demie. Assis en grand écart, Paul Marque s'échauffe au milieu de ses camarades, tous fraîchement rentrés de leurs congés de Noël.

Une dernière gorgée d'eau bue au goulot de la bouteille, et les notes du piano s'élèvent. Le professeur, au fort accent russe, annonce les exercices à la barre. Demi-pliés, dégagés, grands pliés… Le rituel est identique dans les cours et les ballets du monde entier. A mesure qu'ils s'échauffent en silence, les corps se découvrent, laissant à terre polos et bas de survêtements pour ne garder que le maillot. Même après deux semaines d'inactivité, les mouvements s'enchaînent avec souplesse et fluidité. Un entraînement d'athlète de haut niveau que Paul pratique depuis le plus jeune âge.

Les journées de travail à l’Opéra commencent toujours par un cours de danse. Ici, l’échauffement. LP/Philippe de Poulpiquet
Les journées de travail à l’Opéra commencent toujours par un cours de danse. Ici, l’échauffement. LP/Philippe de Poulpiquet  

Sa famille « tradi, mais ouverte » - père radiologue, mère au foyer - était pourtant « très loin » du monde de la danse. Troisième d'une fratrie soudée de quatre enfants nés chacun à un an d'écart, le garçonnet grandit heureux à Dax (Landes) dans une vaste maison avec jardin. A 4 ans, en allant avec sa mère chercher sa sœur aînée, Marion, à la sortie de son cours de danse de la petite école locale, c'est la révélation. « Il restait scotché, des étoiles plein les yeux, derrière la porte vitrée du studio », se souvient sa mère. Qui, à sa demande, l'inscrit dès la rentrée suivante.

« Sa sœur et lui passaient leur temps à danser, ajoute-t-elle. Ils inventaient des petites chorégraphies qu'ils nous jouaient au moment des fêtes familiales. » Ce qui n'est pour Marion qu'une « activité sportive » devient chez son cadet une véritable passion. Mieux, une évidence. « Lorsqu'il avait 8 ans, je l'ai emmené à l'Opéra de Bordeaux voir le ballet la Belle au bois dormant, raconte Mme Marque. A l'entracte, il s'est tourné vers moi et m'a dit : C'est ça que je ferai plus tard ! »

A 7 ans, Paul, déjà très doué,  dansait avec sa sœur aînée Marion. DR
A 7 ans, Paul, déjà très doué, dansait avec sa sœur aînée Marion. DR  

Paul est doué. Ses aptitudes physiques - pied cambré, longues jambes, sens de l'équilibre - le font vite remarquer. L'été, sur les conseils de sa professeure, il suit à Biarritz un stage animé par d'anciens danseurs de l'Opéra. Ces derniers recommandent à ses parents de l'inscrire au concours d'entrée de l'école de danse de l'institution.

En novembre 2007, l'enfant se présente aux auditions. Surprise, il est admis du premier coup. « Pas une seconde, nous n'avions pensé qu'il pourrait être reçu, souligne sa mère, ça paraissait inaccessible ! » A 10 ans, le voilà propulsé à 750 kilomètres des siens, dans le bâtiment qui accueille, à Nanterre, dans les Hauts-de-Seine, la formation, la scolarité et l'internat des « petits rats ». Commencent alors sept années d'un apprentissage exigeant et sélectif, première étape vers le firmament.

Son professeur a vu «un diamant»

Malgré la douleur de vivre loin de sa famille, le danseur en conserve un bon souvenir. « Au début, je pleurais chaque soir au téléphone. Mais pour rien au monde, je n'aurais quitté l'école ! » A 12 ans, le professeur Gil Isoart, ancien danseur de l'Opéra, le remarque : « J'ai eu une sorte de flash, j'ai vu un diamant. Je l'ai fait travailler et j'ai été frappé par son engagement, son élégance de lignes, typique de l'école française de danse. »

Une relation de confiance, une « alchimie » se noue entre eux. Le mentor accompagne la progression de son élève, lui donne des cours particuliers, le prépare à ses concours. Dont celui du ballet de l'Opéra de Paris, que Paul intègre à 17 ans après avoir franchi avec une rapidité remarquable tous les échelons de l'école de danse.

Paul Marque et Valentine Colasante, danseuse étoile du ballet de l’Opéra de Paris depuis 2018. LP/Philippe de Poulpiquet
Paul Marque et Valentine Colasante, danseuse étoile du ballet de l’Opéra de Paris depuis 2018. LP/Philippe de Poulpiquet  

C'est le début d'une ascension exemplaire. La nouvelle recrue se présente chaque année au concours de promotion interne. Là où d'autres ne franchissent pas de niveau durant toute leur carrière, Paul Marque passe, en quatre ans, de « quadrille » à « coryphée », puis à « sujet », les trois grades qui constituent le corps de ballet. En 2018, il devient « premier danseur » et accède à des rôles de soliste. Dans le même temps, il s'illustre en jeune amoureux trahi dans le ballet « Onéguine » de John Cranko, en prince mélancolique du « Lac des cygnes » et en fougueux barbier dans « Don Quichotte », attirant l'attention du public comme celle des critiques.

Selon les règles de la maison, l'accession au palier ultime dépend ensuite de la directrice de la danse, qui soumet au directeur de l'Opéra le nom d'un(e) heureux(se) élu(e). Pour Aurélie Dupont, un ensemble de critères est nécessaire : « Avoir du talent, posséder une grande rigueur et une régularité de travail afin de pouvoir être un très bon danseur­-interprète aujourd'hui, et un fantastique ­danseur-interprète demain, si possible jusqu'à la retraite ! Etre aussi un bon partenaire, solide physiquement, assumer sans crainte d'être sous les projecteurs au quotidien, être invité à l'international, représenter un exemple et un moteur pour la compagnie. Et pour finir, avoir ce petit truc en plus, inexplicable ! »

Chats, écologie et gourmandise

A ce panel rare de qualités s'ajoute, dans le cas de Paul Marque, une sincère gentillesse que le succès n'a pas entamée. « C'est quelqu'un de très humain et généreux, confie Valentine Colasante, qui a été plusieurs fois sa partenaire. Il est capable de vous soutenir dans les moments de stress, comme cet été, lorsque, après un an d'arrêt, nous avons dansé ensemble Don Quichotte lors d'un gala en Sicile. »

En dehors du ballet, le danseur prend aussi le temps de goûter des plaisirs ordinaires. Avec son ami le comédien Rémi Bourdeau, il parle de chats, d'écologie, fait du vélo dans Paris et savoure de bons repas. Naturellement très mince, il n'a pas besoin de se priver et veille simplement à se nourrir sainement, s'offrant pour déjeuner un plat à emporter équilibré, mais gourmand, dans l'une des échoppes du quartier.

Paul, ici à l’âge de 9 ans, a grandi à Dax, près de la côte Atlantique. DR
Paul, ici à l’âge de 9 ans, a grandi à Dax, près de la côte Atlantique. DR  

Son après-midi est consacré à la ­préparation du prochain programme de ballets, prévu si tout va bien en février. Essayage de costume (cousu sur mesure), puis répétition de la pièce « The Vertiginous Thrill of Exactitude », de William Forsythe, dans le studio Petipa. Pour cette séance de reprise après deux semaines d'inactivité, les danseurs, sous la houlette du maître de ballet, revoient leurs déplacements.

En duo avec l'étoile Hugo Marchand, Paul enchaîne les tours avec aisance. Dans les années à venir, ce « bosseur positif » ambitionne d'interpréter encore d'autres personnages phares du répertoire, comme Armand dans « la Dame aux camélias » : « C'est ça qui me fait vibrer, et je ferai tout pour les incarner de mieux en mieux. » « Sa route était tracée depuis toujours », conclut sa sœur Marion.